Le 79e Festival de Cannes, qui se tient du 12 au 23 mai 2026, s’est ouvert mardi soir au Grand Théâtre Lumière avec une cérémonie construite autour de plusieurs lignes qui allaient traverser toute la soirée : la mémoire du cinéma, la question des récits, la place des artistes dans le monde actuel et cette frontière toujours trouble entre illusion et vérité, thème qui se retrouvera jusque dans le film d’ouverture, La Vénus électrique (2026) de Pierre Salvadori.
Une montée des marches entre cinéma mondial et figures cannoises
Dès la montée des marches, la Croisette retrouvait cette atmosphère très particulière des soirées d’ouverture cannoises : le ballet des photographes, les équipes de télévision installées sur toute la longueur du tapis rouge, les invités qui s’arrêtent quelques secondes face aux flashes avant de disparaître sous le grand escalier du Palais.
Parmi les personnalités présentes figuraient le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson, l’acteur américain Elijah Wood, inoubliable interprète de Frodon dans Le Seigneur des anneaux (2001-2003), l’actrice américaine Jane Fonda, la comédienne chinoise Gong Li, figure majeure du cinéma asiatique révélée notamment par Zhang Yimou dans Le Sorgho rouge (1987), le réalisateur mexicain Alfonso Cuarón, Oscar du meilleur réalisateur pour Gravity (2013) et Roma (2018), le réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho, Palme d’or pour Parasite (2019), l’acteur américain James Franco, l’actrice et mannequin allemande Heidi Klum, l’actrice britannique Joan Collins, la star indienne Alia Bhatt, l’une des principales actrices de Bollywood de sa génération, l’acteur américain Tyrese Gibson ou encore le mannequin et actrice britannique Poppy Delevingne.
Mais les regards se concentraient surtout sur le jury de cette 79e édition, appelé à occuper le centre du festival pendant les douze prochains jours. Présidé par le réalisateur sud-coréen Park Chan-wook, Grand Prix du Festival de Cannes pour Old Boy (2004) et Prix de la mise en scène pour Decision to Leave (2022), le jury réunissait l’actrice américaine Demi Moore, qui avait marqué la Croisette il y a deux ans avec The Substance (2024) de Coralie Fargeat, la réalisatrice chinoise Chloé Zhao, dont Hamnet (2025) a récemment attiré l’attention dans les grandes saisons de prix internationales, l’actrice irlandaise Ruth Negga, révélée internationalement par Loving (2016), l’acteur suédois Stellan Skarsgård, récompensé l’an dernier par le Prix d’interprétation masculine à Cannes pour Valeur sentimentale (2025) de Joachim Trier, la réalisatrice belge Laura Wandel, le scénariste britannique Paul Laverty, collaborateur historique de Ken Loach, le réalisateur chilien Diego Céspedes et l’acteur Isaach de Bankolé.
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Eye Haïdara ouvre une cérémonie traversée par les débats contemporains
La cérémonie était présentée par Eye Haïdara. L’actrice française, de parents maliens, s’est imposée ces dernières années entre cinéma, télévision et théâtre, notamment avec Le Sens de la fête (2017) d’Éric Toledano et Olivier Nakache, la série Drôle (2022) de Fanny Herrero ou encore HPI (depuis 2021).
Sur la scène du Grand Théâtre Lumière, elle a donné le ton dès les premières minutes avec une ouverture très incarnée, parfois drôle, parfois plus grave, où elle a parlé du regard, des récits et de ce que représente encore le cinéma dans un monde traversé par les fractures politiques et sociales.
Elle a notamment évoqué le rôle des critiques de cinéma, ces critiques « qu’on aime quand elles nous portent » mais aussi celles « qui font mal », rappelant que Cannes reste un lieu où les films sont immédiatement confrontés au regard du monde entier. Elle a aussi parlé de cette relation parfois brutale entre les artistes et ceux qui écrivent sur eux, dans un festival où une projection peut faire naître une carrière ou provoquer un effondrement médiatique en quelques heures.
Son discours a également glissé vers des thèmes beaucoup plus contemporains : les pays où l’accès à Internet reste limité ou contrôlé, la circulation des images, la manière dont certaines populations découvrent — ou ne découvrent pas — les films, mais aussi les inquiétudes liées à l’intelligence artificielle et à l’avenir de la création.
Sans transformer la cérémonie en tribune militante, Eye Haïdara a clairement placé cette ouverture sous le signe des débats qui traversent aujourd’hui le monde culturel : qui raconte les histoires, qui y a accès, qui contrôle les images et ce qu’il restera demain de la création humaine dans un univers de plus en plus dominé par les technologies.
Park Chan-wook, un discours en coréen qui laisse une partie de la presse sans traduction
La cérémonie s’est ensuite poursuivie avec l’intervention de Park Chan-wook. Une vidéo réunissant des extraits de ses films a été projetée dans la salle, tandis que le public du Grand Théâtre Lumière applaudissait longuement le président du jury de cette 79e édition.
Park Chan-wook a ensuite commencé son intervention en coréen, provoquant quelques secondes de flottement avant l’arrivée de la traduction simultanée dans la salle du Grand Théâtre Lumière. Mais dans la salle Debussy, où une grande partie de la presse suit traditionnellement la cérémonie retransmise sur écran, la majorité des journalistes se sont retrouvés sans traduction immédiate.
Pendant quelques instants, personne ne comprenait réellement ce que disait le président du jury. Il a fallu attendre les communiqués officiels et certaines retranscriptions publiées après la cérémonie pour retrouver précisément ses paroles.
Ce décalage a d’ailleurs suscité plusieurs interrogations parmi les journalistes présents : pourquoi aucun interprète n’était-il installé à ses côtés sur scène, comme cela se fait souvent lors des grandes cérémonies internationales, afin que l’ensemble du public — y compris la presse — puisse suivre immédiatement son intervention ?
Park Chan-wook apparaissait particulièrement ému. Il a rappelé qu’il était le premier Coréen à présider le jury du Festival de Cannes. « Le moment est enfin arrivé », a-t-il déclaré, avant d’évoquer le chemin parcouru par le cinéma sud-coréen sur la scène internationale depuis plusieurs décennies.
Peter Jackson revient sur le pari fou du Seigneur des anneaux
Mais le cœur émotionnel de la soirée est venu avec Peter Jackson.
Lorsque Elijah Wood est monté sur scène pour lui remettre la Palme d’or d’honneur, la cérémonie a brusquement changé de tonalité. L’acteur américain, qui restera pour des millions de spectateurs le Frodon du Seigneur des anneaux (2001-2003), a parlé avec beaucoup d’émotion de sa rencontre avec le réalisateur néo-zélandais.
Il a expliqué que le jour où Peter Jackson lui avait annoncé qu’il interpréterait Frodon avait séparé sa vie « en un avant et un après ». Puis il a ajouté : « Je suis loin d’être la seule personne dont la vie a été changée par Peter Jackson. »
Visiblement très touché, Peter Jackson est arrivé sur scène sous une longue ovation du Grand Théâtre Lumière. Dans un discours à la fois drôle, humble et très personnel, il a d’abord ironisé sur cette récompense inattendue : « Je n’ai jamais pensé être vraiment un réalisateur Palme d’or. »
Très vite, il est revenu sur son histoire avec Cannes et sur un souvenir devenu presque mythologique dans l’histoire récente du festival : sa venue en 2001 avec les premières images du Seigneur des anneaux : La Communauté de l’Anneau (2001).
À l’époque, le pari semblait fou : tourner les trois films simultanément en Nouvelle-Zélande, avec un budget colossal et une pression immense autour du studio New Line Cinema. Peter Jackson a raconté qu’il était arrivé à Cannes avec environ vingt-six minutes d’images encore inachevées. « C’était terrifiant », a-t-il reconnu. « Personne ne savait vraiment si cela allait fonctionner. »
Il a expliqué que cette projection cannoise avait changé beaucoup de choses. Pour la première fois, le public, les journalistes et l’industrie découvraient concrètement l’univers qu’il essayait de construire depuis des années. Cette présentation avait créé une attente mondiale autour du film plusieurs mois avant sa sortie en salles, en décembre 2001.
Jackson a aussi parlé du doute permanent qui accompagne les grands projets. « Quand vous faites un film, vous vivez avec la peur constante que tout puisse s’effondrer », a-t-il confié. Puis il a ajouté, en regardant Elijah Wood : « Nous étions jeunes. Nous ne savions même pas vraiment ce que nous étions en train de faire. »
La cérémonie lui a ensuite rendu hommage avec une séquence musicale autour des Beatles. Theodora et Oklou ont interprété Get Back, en référence au documentaire The Beatles: Get Back (2021) réalisé par Jackson. Des images du groupe ont été projetées dans la salle pendant la performance, tandis que le réalisateur suivait la scène avec émotion depuis son fauteuil.
Jane Fonda et Gong Li déclarent le festival ouvert
La dernière partie de la cérémonie a été confiée à Jane Fonda et Gong Li.
Leur arrivée côte à côte sur scène avait quelque chose de très symbolique : deux immenses figures du cinéma mondial, venues de deux parcours, de deux continents et de deux traditions cinématographiques différentes.
Gong Li a résumé cette image en une phrase : « Jane vient de l’Ouest, je viens de l’Est. Ce soir, nous sommes ensemble ici. C’est la magie de Cannes. »
Jane Fonda, elle, a livré le discours le plus directement politique de la soirée. Elle a parlé du cinéma comme d’un acte de résistance, défendant le pouvoir des récits dans une époque marquée par les tensions internationales, les fractures sociales et les discours de haine.
« Je crois au pouvoir des voix », a-t-elle déclaré. « Les voix à l’écran, les voix hors écran, et définitivement les voix dans la rue. »
Elle a ensuite appelé à « célébrer l’audace, la liberté et l’acte féroce de création », avant d’évoquer le rôle des artistes dans la défense de l’empathie et de l’imagination.
À 19h52, Jane Fonda et Gong Li ont officiellement déclaré ouverte la 79e édition du Festival de Cannes.
Un film d’ouverture construit autour du mensonge et de l’illusion
Quelques minutes plus tard, les lumières du Grand Théâtre Lumière se sont éteintes pour laisser place à La Vénus électrique (2026) de Pierre Salvadori, film d’ouverture présenté hors compétition.
Situé dans le Paris de 1928, le film suit Antoine Balestro, peintre célèbre incapable de retrouver l’inspiration depuis la mort de son épouse. Lors d’une séance de spiritisme, il croit entrer en contact avec elle, sans savoir qu’il parle en réalité à Suzanne, une jeune foraine venue voler dans la roulotte d’une prétendue voyante. Peu à peu, l’imposture se transforme en relation sentimentale, tandis qu’Antoine recommence à peindre et que Suzanne se retrouve piégée dans son propre mensonge.
Avec Pio Marmaï, Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche, Vimala Pons et Gustave Kervern, Pierre Salvadori signe une histoire de faux-semblants, de croyances et de désir de fiction qui résonnait étrangement avec toute cette soirée d’ouverture. Car cette cérémonie n’a cessé de revenir à la même idée : le cinéma repose sur l’illusion, mais certaines illusions ont parfois la capacité de dire des vérités que le réel seul ne parvient plus à raconter.
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