À quelques semaines de l’ouverture du 79e Festival de Cannes, qui se tiendra du 12 au 23 mai 2026, les premières annonces continuent de structurer progressivement cette édition et d’en dessiner les lignes. Parmi elles, la révélation du jury de la section Un Certain Regard constitue toujours un moment important, tant cette sélection occupe une place particulière dans l’écosystème du festival, dédiée à un cinéma d’auteur, de découverte et d’émergence.
Cette section, créée en 1978, permet au Festival de Cannes d’intégrer à sa sélection officielle des films qui explorent de nouvelles formes, accueillent des cinéastes en début de parcours et accompagnent des trajectoires en construction. Elle fonctionne ainsi comme un espace de révélation, où se dessinent souvent les évolutions du cinéma contemporain avant qu’elles ne s’imposent en compétition officielle.
Cette année, après la cinéaste britannique Molly Manning Walker, c’est l’actrice franco-algérienne Leïla Bekhti qui en assurera la présidence. Elle sera entourée de quatre jurés venus d’horizons différents : la productrice et réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang, le compositeur libanais Khaled Mouzanar, la réalisatrice italienne Laura Samani et le réalisateur français Thomas Cailley. Ensemble, ils auront pour mission d’établir le palmarès de cette section.
Leïla Bekhti, une présidence ancrée dans une relation ancienne avec Cannes
Révélée au grand public avec Un prophète de Jacques Audiard, Grand Prix du Festival de Cannes en 2009, Leïla Bekhti s’impose rapidement comme une actrice majeure, reconnue pour l’intensité de son jeu. En 2011, elle obtient le César du meilleur espoir féminin pour Tout ce qui brille d’Hervé Mimran et Géraldine Nakache, marquant une étape importante dans son parcours.
Sa carrière se construit ensuite dans une grande diversité de registres, entre comédie, drame et thriller, avec des rôles dans Nous trois ou rien de Kheiron (2015), Chanson douce de Lucie Borleteau (2019), Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry (2023) ou encore Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan de Ken Scott (2025). Elle sera prochainement à l’affiche de Changer l’eau des fleurs de Jean-Pierre Jeunet.
Son lien avec le Festival de Cannes est constant. Elle y accompagne des œuvres présentées sur la Croisette depuis près de vingt ans, notamment Paris, je t’aime (2006), La Source des femmes de Radu Mihaileanu (2011), Le Grand Bain de Gilles Lellouche (2018) ou encore Les Intranquilles de Joachim Lafosse (2021).
Son parcours, construit entre cinéma d’auteur et films plus populaires, lui donne une position à la croisée de plusieurs registres, ce qui correspond à la diversité des films généralement présentés dans cette section.
Dans sa déclaration, elle précise la manière dont elle envisage cette fonction :
« Pour la première fois en Présidente de Jury, je serai à cette place singulière : regarder, écouter, partager, célébrer. Faire du cinéma m’a appris que les films sont des lieux de rencontre – avec les autres, avec soi-même, avec le monde. Les découvrir aux côtés d’un jury, vivre cette expérience hors du temps, c’est à la fois une responsabilité et un bonheur. Je me réjouis de ces regards croisés, de ces dialogues, de ces doutes aussi, qui font la richesse de cet art vivant. Et, au fond, je serai là à la place la plus précieuse : celle du public. »
Angèle Diabang, un parcours engagé entre cinéma et production
Au sein du jury, Angèle Diabang incarne une figure majeure du secteur audiovisuel africain. Productrice et réalisatrice sénégalaise, elle développe depuis plus de vingt ans une œuvre centrée sur les enjeux sociaux, les trajectoires féminines et les droits humains, notamment à travers sa société de production Karoninka, fondée en 2006.
Son travail de réalisatrice s’illustre par des documentaires engagés, parmi lesquels Congo, un médecin pour sauver les femmes, consacré à Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix 2018. Son court métrage Un air de kora est récompensé par le Poulain de bronze au FESPACO 2019, où elle reçoit également le Prix de la meilleure réalisatrice de la CEDEAO.
En 2025, elle réalise Une si longue lettre, adaptation du roman de Mariama Bâ, qui rencontre un succès historique en Afrique de l’Ouest, avec un record d’entrées.
Son parcours relie création et production, mais aussi diffusion des films sur le continent africain, ce qui introduit dans ce jury une expérience liée à des circuits différents de ceux des festivals européens.
Laura Samani, une réalisatrice révélée par les sections parallèles
La réalisatrice italienne Laura Samani fait ses débuts à la Cinéfondation du Festival de Cannes en 2016 avec son court métrage Le Saint endormi, récompensé dans plusieurs festivals internationaux.
Elle réalise ensuite Piccolo Corpo, sélectionné à la Semaine de la Critique en 2021, qui reçoit le Prix du meilleur premier film aux David di Donatello ainsi que le Prix Discovery aux European Film Awards.
Son dernier film, Une année italienne, librement inspiré du roman de Giani Stuparich, est présenté en compétition dans la section Orizzonti à Venise en 2025, où son acteur principal reçoit le Prix d’interprétation.
Thomas Cailley, un cinéaste déjà passé par Un Certain Regard
Diplômé de la Fémis, Thomas Cailley se révèle avec Les Combattants, présenté à la quinzaine des réalisateurs à Cannes où il obtient le prix FIPRESCI. Le film reçoit en 2015 le César du meilleur premier film ainsi que de nombreuses récompenses en France et à l’international.
Sa deuxième réalisation, Ad Vitam (2018), série de science-fiction, explore une société marquée par la quête d’immortalité. En 2023, il revient à Cannes avec Le Règne animal, présenté en ouverture d’Un Certain Regard. Le film dépasse le million d’entrées en salles en France et obtient cinq César en 2024.
Sa présence introduit le regard d’un réalisateur qui a lui-même été programmé dans cette section et qui en connaît les attentes et les enjeux.
Khaled Mouzanar, un compositeur au cœur de plusieurs films cannois
Khaled Mouzanar s’impose depuis les années 2000 comme une figure majeure de la scène artistique libanaise. Après un premier album, Les Champs arides (2007), il signe la bande originale de Caramel (2007) de Nadine Labaki.
Il compose ensuite la musique de Et maintenant on va où ?, présenté à Un Certain Regard en 2011, puis travaille sur Capharnaüm (2018), qu’il coécrit, produit et met en musique. Le film reçoit le Prix du Jury à Cannes et est nommé aux César, aux Golden Globes et aux Oscars.
Parallèlement à ses compositions, il développe des projets artistiques hybrides, dont Le monde va à la guerre et moi j’en reviens, présenté à la Biennale d’art contemporain de Lyon, et 18:08 – When Gravity Was No More, installation immersive créée en 2025 en hommage au port de Beyrouth après son explosion.
Son parcours relie musique, écriture et production, introduisant dans ce jury un regard qui traverse plusieurs dimensions du cinéma.
Quel regard pour départager les films en 2026 ?
La question qui se pose désormais concerne moins les parcours des membres du jury que la manière dont leurs sensibilités respectives vont se traduire face aux films. Dans une section comme Un Certain Regard, où coexistent des œuvres très différentes dans leur forme et leur degré d’aboutissement, le critère de jugement ne repose jamais sur un seul axe. Certains films s’imposent par leur écriture, d’autres par leur mise en scène, d’autres encore par l’intensité de leurs interprètes ou par leur capacité à capter une réalité contemporaine.
La présence d’une actrice à la présidence peut orienter l’attention vers ce qui se joue à l’écran de manière immédiate : la crédibilité des personnages, la précision des relations, la manière dont un film tient dans ses scènes. Dans ce type de sélection, où les dispositifs formels peuvent parfois prendre le dessus, ce regard peut rééquilibrer l’évaluation en faveur de films portés par leurs interprètes.
Dans le même temps, l’expérience de parcours construits en dehors des circuits dominants introduit une attention aux conditions mêmes de fabrication des films. Cela peut se traduire par une lecture plus attentive des propositions fragiles, des récits ancrés dans des contextes spécifiques ou des formes qui s’écartent des modèles narratifs les plus visibles. Ce type de sensibilité joue souvent un rôle dans les palmarès d’Un Certain Regard, où les films récompensés ne correspondent pas toujours aux attentes les plus immédiates.
Un autre élément entre en jeu : la manière dont un film circule au sein d’un jury. Les délibérations reposent sur des discussions, des désaccords, des arguments. Certains films s’imposent par consensus, d’autres divisent, d’autres encore gagnent progressivement leur place à mesure qu’ils sont défendus. La composition d’un jury influe directement sur ces dynamiques, en fonction de ce que chacun considère comme décisif dans un film.
Dans ce contexte, le palmarès 2026 ne dépendra pas seulement des films eux-mêmes, mais de la manière dont ils seront regardés, discutés et défendus. C’est dans cet espace, entre perception individuelle et construction collective, que se joue réellement l’attribution des prix.