Une pré-ouverture devenue un rendez-vous à part entière
À quelques heures de l’ouverture officielle du 79e Festival de Cannes, qui se tient du 12 au 23 mai 2026, la Croisette a déjà vécu l’un de ces moments suspendus dont le festival a le secret. Depuis l’an dernier, Cannes a instauré une nouvelle tradition : une séance de pré-ouverture consacrée à un grand classique restauré de la section Cannes Classics. En 2025, c’était La Ruée vers l’or de Charlie Chaplin. Cette année, le choix s’est porté sur Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro, présenté dans une restauration 4K supervisée par le réalisateur lui-même, vingt ans après sa sélection à Cannes.
Et très vite, la projection a dépassé le simple cadre patrimonial.
Car il y avait quelque chose de profondément symbolique dans cette ouverture officieuse du festival : un cinéaste venu défendre, vingt ans plus tard, un film entièrement façonné par l’imaginaire artisanal, les décors physiques, les maquillages, les textures, les créatures construites à la main… au moment même où toute l’industrie du cinéma débat de l’intelligence artificielle.
Thierry Frémaux et la mémoire du cinéma
Avant la projection, Thierry Frémaux est venu rappeler ce que représente aujourd’hui Cannes Classics dans la philosophie du festival. La section n’est plus seulement un espace nostalgique réservé aux cinéphiles. Elle est devenue un outil de transmission, presque un manifeste. Depuis plusieurs années, le Festival de Cannes multiplie les initiatives autour de la mémoire du cinéma : restaurations, projections sur la plage, hommages, copies 4K, célébration du patrimoine mondial du septième art.
Lors de la conférence de presse de la veille, Frémaux avait longuement insisté sur cette idée. Préserver le cinéma, disait-il en substance, ne signifie pas le figer dans le passé, mais maintenir un dialogue permanent entre les œuvres, les époques et les spectateurs. Il évoquait aussi ces débats technologiques qui reviennent cycliquement dans l’histoire du cinéma : le passage de l’argentique au numérique, l’arrivée des effets spéciaux numériques, les inquiétudes liées aux nouvelles techniques. À chaque révolution, les mêmes peurs ressurgissent, avant d’être absorbées par le langage du cinéma lui-même.
Thierry Frémaux a également rappelé que Le Labyrinthe de Pan fut, en 2006, le premier film de genre sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes.
Une filmographie traversée par les monstres et l’enfance
Avant même que le film ne commence, une vidéo hommage diffusée dans la salle est venue retracer la filmographie de Guillermo del Toro à travers une succession d’extraits, notamment de Mimic (1997), Le Labyrinthe de Pan (2006), Pinocchio (2022) et Frankenstein (2025). Autant d’images qui rappelaient la cohérence d’un univers immédiatement identifiable, peuplé de monstres mélancoliques, d’enfants confrontés à la violence du monde adulte, et de créatures qui disent souvent davantage sur l’humanité que les êtres humains eux-mêmes.
Et c’est précisément là que la projection du Labyrinthe de Pan prenait une dimension particulière.
Le franquisme vu à travers le conte fantastique
Présenté pour la première fois à Cannes en 2006, le film demeure aujourd’hui l’une des œuvres les plus marquantes de Guillermo del Toro. Mélange de conte fantastique, de film historique et de cauchemar politique, il se déroule dans l’Espagne franquiste de 1944, quelques années après la guerre civile. La jeune Ofelia accompagne sa mère enceinte dans une région isolée où officie son beau-père, le capitaine Vidal, un militaire franquiste brutal chargé d’éliminer les derniers résistants républicains cachés dans les montagnes.
Très vite, l’enfant découvre un ancien labyrinthe et rencontre un mystérieux faune qui lui révèle qu’elle serait en réalité une princesse issue d’un royaume souterrain oublié. Pour retrouver son monde, elle devra accomplir trois épreuves.
Mais toute la force du film vient justement du fait que Guillermo del Toro refuse de trancher clairement entre réalité et imaginaire.
Le monde fantastique d’Ofelia peut être vu comme un refuge mental face à l’horreur du franquisme, mais aussi comme une véritable réalité parallèle. Le réalisateur entretient constamment cette ambiguïté. Les monstres du conte répondent aux monstres bien réels du monde politique. Le capitaine Vidal, avec sa violence froide et obsessionnelle, devient finalement plus terrifiant encore que les créatures fantastiques.
Et derrière le récit initiatique se cache une métaphore beaucoup plus large sur l’autoritarisme, l’innocence et la désobéissance.
Chez Guillermo del Toro, les créatures fantastiques portent toujours une dimension politique et émotionnelle. Ils incarnent les peurs, les traumatismes, les régimes oppressifs, mais aussi la possibilité de résister par l’imaginaire. Le film parle du fascisme, de la transmission de la violence, de l’enfance sacrifiée, mais aussi du refus d’obéir aveuglément.
Des effets spéciaux conçus comme de l’artisanat
Sur grand écran, la restauration 4K redonne toute leur profondeur aux couleurs sombres imaginées par Guillermo Navarro, directeur de la photographie oscarisé pour le film. Les bleus nocturnes, les ors terreux, les lumières vacillantes des bougies, les textures organiques des décors, mais aussi les rouges éclatants de la fin du film… tout semble retrouver une matérialité presque physique.
Et surtout, le film rappelle à quel point Guillermo del Toro a toujours conçu le fantastique comme quelque chose de tangible.
Le Faune, l’Homme Pâle, les créatures du labyrinthe : tout repose sur des maquillages, des costumes, des prothèses, des mécanismes réels. Bien sûr, des effets numériques existent dans le film, mais ils viennent compléter une matière déjà présente devant la caméra. Ce n’est pas un imaginaire généré artificiellement. C’est un monde fabriqué.
Cette dimension artisanale du film avait d’ailleurs été saluée aux Oscars, où Le Labyrinthe de Pan avait remporté trois statuettes : meilleure photographie, meilleurs maquillages et meilleurs décors. Des récompenses qui disent beaucoup de l’importance du travail manuel, des matières, des textures et des constructions physiques dans l’univers visuel imaginé par Guillermo del Toro.
On comprend alors pourquoi cette projection résonnait si fortement aujourd’hui.
« Fuck the AI »
La salle Debussy était pleine, attentive, presque silencieuse durant certaines séquences. Puis, à la fin, une longue standing ovation. Guillermo del Toro semblait bouleversé. Très ému, il a prononcé quelques mots de remerciement avant de lancer soudainement : « Fuck the AI! » (Fuck l’intelligence artificielle !)
La phrase a immédiatement provoqué des réactions dans la salle.
Thierry Frémaux, qui se trouvait près de lui, a alors rétorqué avec humour : « This is the first political statement of this edition. » (Voilà la première déclaration politique de cette édition)
La réplique a fait rire le public, mais elle s’inscrivait parfaitement dans le prolongement des débats évoqués la veille lors de la conférence de presse. Car derrière la plaisanterie, il y avait une vraie question de cinéma.
Le cri de Guillermo del Toro n’était pas seulement une provocation contre une technologie. Il ressemblait surtout à une défense passionnée de la création humaine, du geste artistique, de l’artisanat du cinéma. Toute sa filmographie repose précisément sur cela : les monstres imparfaits, les matières visibles, les décors construits, les effets spéciaux qui gardent une présence physique.
Une émotion partagée avec le public
Et quelques minutes plus tard, cette idée allait se confirmer d’une manière presque plus forte encore.
Car une fois la projection terminée, Guillermo del Toro n’a pas quitté précipitamment le Palais entouré de gardes du corps. Il est resté.
Longtemps.
Il a signé des autographes, salué les spectateurs, pris des selfies et parlé avec le public. Une foule compacte s’était formée autour de lui, mais il continuait à sourire, à remercier, à échanger quelques mots. Il y avait quelque chose de profondément sincère dans cette scène. Comme si le réalisateur savait exactement ce que ce film représentait pour toute une génération de spectateurs.
Et c’est peut-être là que se trouvait finalement la plus belle réponse à son propre « Fuck the AI ».
Dans ce contact humain.
Dans cette émotion impossible à automatiser.
Dans cette relation directe entre un cinéaste, un film et un public.
Alors que Cannes s’apprête à vivre douze jours de projections, de débats et de tapis rouges, cette pré-ouverture a rappelé quelque chose d’essentiel : le cinéma n’est pas seulement une industrie ou une technologie. C’est aussi une présence physique, une mémoire collective, un échange vivant entre des êtres humains réunis dans une salle obscure.