Il y a des matchs qu’on ne regarde pas, mais qu’on vit. Et il y a des défaites qu’on oublie, et des victoires qu’on transmet de génération en génération comme on transmet un prénom de famille. Quand Kaïs Saïed a évoqué dimanche, au palais de Carthage, les moments où la Tunisie avait réussi à « éblouir le monde », chacun dans la salle savait de quoi il parlait. Une seule date. Un seul match. Une seule ville : Rosario, 2 juin 1978.
L’Argentine, ou la nuit où l’Afrique a gagné pour la première fois
La Tunisie n’avait jamais joué en Coupe du monde. Elle débarque en Argentine en représentante unique d’un continent entier, portant sur ses épaules le football africain et arabe face à un monde qui ne l’attendait pas. En face : le Mexique, habitué des grandes compétitions, sur ses terres continentales.
Le match commence mal. Penalty mexicain à la dernière minute de la première période. Un coup de massue. Mais les Aigles ne s’effondrent pas. Ali Kaabi égalise à la 55e minute — il entre dans l’histoire comme le premier Tunisien à marquer en Coupe du monde — avant que Nejib Ghommidh n’ajoute un deuxième but à la 79e minute. Mokhtar Dhouib complète le tableau : 3-1. Dans les rues de Tunis, les klaxons retentissent jusqu’à l’aube.
Ce soir-là, la Tunisie ne gagne pas seulement un match. Elle ouvre une brèche. La FIFA, impressionnée, accordera un deuxième quota africain dès le Mondial suivant. De deux représentants, le continent passera progressivement à dix en 2026. Tout part de ce soir de juin 1978, à Rosario.
La suite du tournoi est à l’image de ce que la Tunisie sera longtemps : brillante par séquences, frustrante dans la durée. Nulle face à l’Allemagne championne du monde en titre (0-0), défaite d’un but face à la Pologne (0-1). Éliminée au premier tour, mais accueillie en héros à Tunis. Bourguiba les reçoit au palais de Carthage. Quarante-huit ans plus tard, Saïed répète le geste.
Quarante ans de disette
Ce qui suit est une longue traversée du désert ponctuée d’éclairs. En 1998, en France, la Tunisie revient au Mondial après vingt ans d’absence. Elle perd contre l’Angleterre, contre la Colombie, accroche la Roumanie. Dernière du groupe. En 2002, même scénario : défaites face à la Russie et au Japon, nul face à la Belgique. En 2006, en Allemagne, un nul contre l’Arabie Saoudite, puis deux défaites.
Six participations. Dix-huit matchs au total. Trois victoires, cinq nuls, dix défaites. Quatorze buts marqués, vingt-six encaissés. Et une deuxième victoire en Coupe du monde — en 2018, face au Panama, quarante ans après Rosario. Comme si cette première victoire avait tout épuisé, tout consumé.
Il y a pourtant eu des instants. En 2022 au Qatar, le but de Wahbi Khazri contre la France — déjà éliminée, certes, mais la France quand même — qui fait exploser les tribunes. Une victoire (1-0) sans lendemain sportif, mais gravée dans la mémoire émotionnelle d’un peuple. C’est peut-être ça, le paradoxe tunisien : capable du grand geste, incapable d’enchaîner.
Monterrey, ou l’heure de vérité
Le 15 juin 2026, les Aigles de Carthage entrent en lice contre la Suède à Monterrey. Puis le Japon le 21 juin. Puis les Pays-Bas le 26. Un groupe difficile, mais pas impossible — du moins sur le papier. Pour la première fois depuis 1978, le contexte objectif permet d’envisager autre chose que la participation honorable.
Saïed l’a dit avec ses mots : « Le temps de la participation pour la participation est révolu. » Mais la formule la plus juste, la plus lourde, c’est peut-être l’autre : « La culture de la défaite est plus grave que la défaite elle-même. » Car la Tunisie n’a pas perdu faute de talent. Elle a parfois perdu faute de croire qu’elle pouvait gagner.
Mokhtar Dhouib, défenseur de 1978, auteur du troisième but contre le Mexique, le disait encore des années après : « Imagine, les Tunisiens parlent encore de notre victoire. » Pas avec fierté seulement. Avec une pointe de mélancolie. Comme si cette nuit de Rosario était à la fois le sommet et le point de départ d’une promesse jamais tout à fait tenue.
À Monterrey, les Aigles auront l’occasion d’en écrire une nouvelle. Pas pour effacer 1978 — on n’efface pas une légende. Mais pour lui donner, enfin, une suite.
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