Pendant plus de quarante ans, la Tunisie a été un pays de transit pour le gaz algérien à destination de l’Europe. Demain, elle pourrait produire une partie de l’énergie dont le continent aura besoin pour décarboner son industrie. Derrière les projets d’hydrogène vert se dessine peut-être la plus importante évolution énergétique du pays depuis la mise en service du gazoduc TransMed.
Pendant des décennies, la Tunisie a occupé une place stratégique dans l’approvisionnement énergétique de l’Europe en servant de pays de transit au gaz naturel algérien via le gazoduc TransMed. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement le gaz qui attire les regards, mais l’hydrogène vert, appelé à jouer un rôle clé dans la transition énergétique européenne.
Cette ambition prend aujourd’hui forme à travers trois grands projets : un partenariat avec le groupe saoudien Acwa Power, le projet H2 Notos porté par TotalEnergies, Eren Groupe et Verbund, ainsi qu’une unité pilote d’ammoniac vert à Gabès. Pourtant, malgré cette dynamique, aucun de ces projets n’a encore fait l’objet d’une décision finale d’investissement (Final Investment Decision – FID).
Une stratégie européenne avant tout
Pour comprendre cet intérêt, il faut revenir à la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine.
Avec le plan REPowerEU, l’Union européenne s’est fixé un objectif ambitieux : produire 10 millions de tonnes d’hydrogène renouvelable sur son territoire et en importer 10 millions supplémentaires d’ici 2030. Bruxelles reconnaît ainsi qu’elle ne pourra pas couvrir seule ses futurs besoins.
L’Afrique du Nord apparaît naturellement comme une région stratégique. Son fort potentiel solaire et éolien, sa proximité avec l’Europe et les infrastructures énergétiques déjà existantes en font un partenaire privilégié.
À lui seul, le corridor SoutH2 pourrait transporter plus de 4 millions de tonnes d’hydrogène par an, soit près de 40 % de l’objectif européen d’importation fixé pour 2030.
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Pourquoi l’Italie regarde vers la Tunisie
Parmi les pays européens, l’Italie occupe une place particulière — et pas seulement sur le plan politique.
L’opérateur gazier italien Snam a annoncé pour 2026 un investissement de 200 millions d’euros afin d’adapter son réseau au transport d’hydrogène, la partie la plus avancée du corridor SoutH2. Via sa coentreprise avec Eni (Sea Corridor), Snam pilote le tronçon méditerranéen du projet, classé « Projet d’Intérêt Commun » par la Commission européenne.
Déjà reliée à la Tunisie par les réseaux gaziers, l’Italie souhaite désormais devenir le principal hub énergétique méditerranéen pour l’hydrogène. Cette stratégie dépasse le seul cas tunisien et s’inscrit dans un renforcement des partenariats avec plusieurs pays d’Afrique du Nord.
La Tunisie présente plusieurs atouts : un important potentiel solaire dans le Sud, des ressources éoliennes, une proximité géographique avec la Sicile et une expérience de plusieurs décennies dans les échanges énergétiques avec l’Europe.
Trois projets, mais encore au stade des études
Le premier projet est porté par le groupe saoudien Acwa Power. Le protocole d’accord signé le 31 mai 2024 prévoit d’étudier un complexe susceptible de produire jusqu’à 600 000 tonnes d’hydrogène vert par an, grâce à environ 12 GW de nouvelles capacités renouvelables.
Le 28 mai 2024, un second protocole avait été signé avec TE H2, coentreprise de TotalEnergies et Eren Groupe, ainsi qu’avec l’énergéticien autrichien Verbund. Le projet H2 Notos prévoit une première capacité d’environ 200 000 tonnes par an, avec un objectif pouvant atteindre un million de tonnes à plus long terme.
Selon des estimations relayées par la plateforme spécialisée Attaqa, les investissements pourraient atteindre environ 8 milliards d’euros lors de la première phase et jusqu’à 40 milliards d’euros à terme. Il s’agit toutefois d’estimations et non de décisions officielles d’investissement.
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Enfin, un projet pilote d’ammoniac vert est prévu à Gabès, adossé au Groupe Chimique Tunisien. Il comprend un parc photovoltaïque de 8 MW, une unité de dessalement, un électrolyseur et une unité de synthèse d’ammoniac, pour une capacité initiale d’environ 220 tonnes d’hydrogène et 630 tonnes d’ammoniac vert par an, destinées principalement au marché tunisien.
À ce jour, aucun de ces trois projets n’a franchi le cap de la décision finale d’investissement.
Le corridor SoutH2, la pièce maîtresse
Produire de l’hydrogène ne suffit pas : encore faut-il pouvoir le transporter jusqu’aux consommateurs européens.
C’est précisément l’objectif du corridor SoutH2, une infrastructure d’environ 3 300 kilomètres reliant l’Algérie et la Tunisie à l’Italie, puis à l’Autriche et à l’Allemagne.
Le projet prévoit de réutiliser en grande partie des gazoducs existants afin de transporter plus de 4 millions de tonnes d’hydrogène par an.
Une déclaration politique a été signée à Rome le 21 janvier 2025 par la Tunisie, l’Algérie, l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne. Les études techniques et économiques se poursuivent et la mise en service n’est envisagée qu’au début des années 2030.
Autrement dit, une partie importante des ambitions exportatrices tunisiennes dépend de la concrétisation d’une infrastructure internationale dont le calendrier et les décisions d’investissement relèvent de plusieurs partenaires.
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Les défis restent considérables
Au-delà des annonces, la concrétisation de ces projets dépendra de nombreux facteurs : développement de nouvelles capacités renouvelables, construction d’unités de dessalement, adaptation des infrastructures de transport et mobilisation de plusieurs milliards d’euros d’investissements.
La question de l’eau constitue l’un des enjeux les plus sensibles de cette stratégie.
Produire de l’hydrogène vert suppose de dessaler d’importants volumes d’eau de mer. Selon certaines estimations, la filière pourrait mobiliser jusqu’à 248 millions de m³ d’eau dessalée d’ici 2050, dans un pays déjà confronté à un stress hydrique croissant.
Les promoteurs des projets soulignent que ces installations fonctionneraient grâce aux énergies renouvelables. Plusieurs associations et organisations, dont le collectif Stop Pollution et la CONECT, demandent néanmoins des études d’impact approfondies, notamment pour la région de Gabès, déjà fortement marquée par les activités chimiques et phosphatières.
Le succès de cette filière dépendra également de l’évolution de la demande européenne, des financements disponibles et de la réalisation effective du corridor SoutH2.
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Une opportunité stratégique… sous conditions
La stratégie nationale tunisienne vise une production de 8,3 millions de tonnes d’hydrogène vert et de ses dérivés d’ici 2050, dont 6 millions destinées à l’exportation et 2,3 millions au marché intérieur.
Pour la Tunisie, cette filière pourrait attirer des investissements, développer les énergies renouvelables et créer une nouvelle industrie tournée vers l’export.
Pour l’Europe, elle représente un moyen de sécuriser une partie de ses futurs besoins énergétiques auprès de partenaires géographiquement proches.
Pendant des décennies, la Tunisie a surtout transporté l’énergie des autres. L’hydrogène vert ouvre une perspective différente : produire une partie de l’énergie consommée demain en Europe. Rien n’est encore acquis. Les investissements restent à confirmer, les infrastructures à construire et les défis techniques demeurent considérables. Mais si ces projets aboutissent, ils pourraient modifier durablement la place de la Tunisie dans la géographie énergétique de la Méditerranée.