Ciel voilé. Au point où, enveloppé dans la brume, le Bou Kornine est invisible en plein midi. Une chaleur moite écrase Tunis et ses banlieues où, ce matin, mes pas balancent entre la Goulette et la Marsa. Une longue promenade rendue plus difficile par un soleil accablant et un pied gauche que je dois ménager en attendant une guérison complète. On a l’âge de ses artères et aussi celui de ses articulations et ligaments.
Les couleurs vives des bateaux
Le port de pêche à la Goulette m’a toujours comblé. Je l’ai souvent observé de la terrasse de la Petite Étoile et parfois, j’ai remonté le quai, longeant les bateaux et rêvant aux mers lointaines. À vrai dire, je n’ai pas le pied marin et le plancher des vaches me suffit. Il n’en reste pas moins qu’un port est une fenêtre ouverte sur le large et le rire des mouettes une invitation au voyage.
Quand l’histoire cède le pas aux pêcheurs
Les pêcheurs sont plongés dans leurs tâches quotidiennes, recousant les filets, nettoyant les pièges à poulpe et vérifiant l’état de leurs embarcations. Même concentration studieuse dans tous les ports de pêche disséminés le long du golfe.
J’aime retrouver ces atmosphères qui ressemblent à celles de Malte, de la Sicile ou de la Sardaigne, ces ports improvisés qui parfois sont au milieu d’une ville comme entre Khereddine et le Canal de la Goulette.
Mêmes impressions aux ports puniques de Carthage, là où, autour de l’îlot de l’Amirauté, l’histoire cède le pas aux bateaux recouverts de couleurs vives et de bandes horizontales.
Au loin, Gammarth, Utique et Porto Farina
Plus loin, à la Marsa, d’autres mouillages évoquent Utique, Gammarth et Porto Farina qui sont de l’autre côté du cap. Je ne me suis jamais lassé de ces ports impromptus et toujours laissé tenter par la beauté rustique de ces barques qui habitent le littoral, à quelques pas de la ville.
L’un des plus beaux lieux de Tunis n’est-il pas à l’entrée de la Goulette là où des centaines de pêcheurs à la ligne viennent taquiner le mulet et boire un verre de Koudiat frais à la santé de la marée ?
Ici, veillent deux lions et les armoiries husseinites
Sans transition, je me retrouve à Beit El Hikma, dans l’ancienne demeure de Lamine Bey peuplée aujourd’hui d’académiciens et de livres savants. Cette maison sur laquelle veillent deux lions et les armoiries husseinites, a connu le moment historique du basculement de la Régence de Tunis dans la République tunisienne.
Comme la Goulette a connu la liesse mythique du retour de Bourguiba, statufié à l’entrée de la ville, un mouchoir blanc à la main, de retour d’exil et prêt à embrasser son destin.
Caresser du regard des mégalithes oubliés
Ces traces sont partout. Je les croise au quotidien. Elles sont un enchevêtrement dont il faut savoir s’extirper. À quelques mètres de Beit El Hikma, je reviens vers un artefact historique incomparable, un morceau miraculeusement préservé de la muraille de la Carthage punique.
Qui aujourd’hui, hormis les archéologues, se soucie de ce pan de rempart ? Je continue pour ma part à y revenir sans autre but que celui de palper des yeux le passé lointain et caresser du regard des mégalithes oubliés.
Château marin et baraques de plage
À la Marsa, Qobbet El Hawa est un horizon incontournable. Enfants, nous venions jouer sous les pilotis et y cueillir des moules. Nous étions comme envoûtés par ce château marin qui se trouvait non loin de la baraque de plage que nous habitions pour l’été.
Aujourd’hui, lorsque je revois ce monument, je me demande comment une ville peut dédaigner l’un de ses repères les plus évidents jusqu’à l’effondrement. Avec un goût d’amertume, je reviens vers le Saf Saf et revisite le cœur battant de la Marsa ou du moins l’épicentre exact où mon cœur et la Marsa ne font qu’un.
Les collines rouges d’Amilcar
J’ai gardé pour la fin le plus flamboyant de mes paysages intimes. Je ne sais pourquoi, j’ai toujours associé les collines rouges d’Amilcar à Gustave Flaubert. Bien sûr, la lecture de Salammbô invitait à inscrire la littérature dans un topos et ces monts écarlates s’y prêtaient à merveille.
Quand nous descendions vers la mer, plage d’Amilcar, cette couleur ocre et sa texture friable nous subjuguaient et cinquante ans plus tard, je me souviens parfaitement de ces moments distraits du banal, où la poésie et le roman jaillissaient de la pierre. Et lorsque j’y reviens comme aujourd’hui, je revois toute une classe en goguette entre les limbes bleues et l’histoire qui fusait de chaque grain de sable.
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