Chaque année, à l’approche de la fête, un miracle économique discret s’opère en Tunisie : le mouton cesse d’être un simple animal pour devenir un acteur macroéconomique à part entière. Certains économistes n’ont pas encore validé la théorie, mais sur le terrain, elle s’impose avec une force tranquille : ce n’est plus le Tunisien qui choisit son mouton, c’est souvent le mouton qui choisit son Tunisien.
La scène est connue. Le citoyen arrive au marché avec un budget soigneusement élaboré, fruit de longues négociations internes et parfois familiales. Il repart, quelques heures plus tard, avec une stratégie révisée à la baisse, une résignation discrète et, quand tout va bien, un animal “un peu plus petit mais de meilleure personnalité”.
Un exercice de pédagogie
Officiellement, il s’agit d’un marché classique : offre et demande, rencontre entre éleveurs et consommateurs. Officieusement, c’est un exercice de pédagogie économique accélérée où le prix rappelle, avec une certaine brutalité, que la fête n’est pas une variable d’ajustement budgétaire.
Les vendeurs, eux, n’ont rien d’illusionnistes : ils suivent les coûts, les aléas climatiques, les prix des aliments, les frais de transport. Mais dans l’imaginaire collectif, ils deviennent les gardiens d’un seuil invisible, celui où le symbole finit par coûter plus cher que le salaire.
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Et puis il y a le mouton lui-même, innocent par nature mais central par fonction. Il incarne cette étrange réalité : plus il est attendu, plus il devient rare ; plus il est symbolique, plus il devient stratégique. À ce rythme, il ne manque plus qu’une bourse du mouton avec cotation en temps réel et variation selon la météo et les rumeurs de marché.
Un test de résistance économique
Au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir qui achète qui. Elle est de comprendre comment, chaque année, un rituel collectif se transforme en test de résistance économique. Et comment, malgré tout, beaucoup finissent par acheter quand même, parce que certaines traditions ont la particularité de ne jamais être en promotion.