Didon, la Rotonde et le Borj

Borj Ali Rais

Nous connaissons tous la légende d’Elyssa-Didon. Fuyant Tyr, la reine phénicienne est parvenue avec ses vaisseaux jusqu’au Golfe de Tunis.

Demandant asile aux autochtones, elle ne parvint à obtenir qu’une surface que pourrait recouvrir la peau d’un bœuf.

Toutefois, pleine de ressources, la reine Didon allait découper cette peau en des lanières si fines qu’elle obtiendra une longueur évaluée à 4000 mètres. Avec la corde ainsi obtenue, elle allait encercler et délimiter ce qui deviendra le tout premier territoire de Carthage.

L’idée de former un cercle plutôt qu’une autre figure géométrique fermée (comme le carré ou le rectangle, voire le triangle) fait de Didon une mathématicienne de valeur.

En effet, la reine de Carthage avait pressenti ce que les mathématiques analyseront et expliqueront. Didon avait en quelque sorte anticipé le résultat isopérimétrique selon lequel « de toutes les courbes fermées sans point double, de longueur donnée, celle qui entoure l’aire la plus grande est le cercle. »

Ce résultat admis par Didon a en effet été prouvé dans le cadre du calcul des variations. Aujourd’hui, les mathématiciens parlent d’équation de la reine Didon ou de Problème de Didon.

Ainsi, en voulant se réserver un accès à la mer, Didon a tracé un arc de cercle, ce qui constitue la solution isopérimétrique des courbes non fermées. En ce sens, le ratio aire-périmètre est le plus simple quand il s’agit du cercle, la sphère étant la surface qui a le plus gros volume intérieur.

Didon a donc résolu un problème isopérimétrique, c’est à dire qu’elle a maximisé une aire pour un périmètre donné. Les mathématiciens parleront de multiplicateur de Lagrange ou d’équation Euler-Lagrange.

Ne se contentant pas d’être une reine mathématicienne, Didon a également fondé sa nouvelle cité de Carthage sous le signe de la transaction. Car l’achat d’un terrain n’est en aucun cas le recours à la guerre ou la conquête de territoire et structure une démarche pacifique.

Nous n’avons pas fini de découvrir les multiples ressorts de la reine Didon.

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La Rotonde est le moins connu des monuments de Carthage. Très peu visité malgré sa position centrale entre la colline de Junon et le plateau de l’Odéon, cette Rotonde se trouve à une centaine de mètres du Théâtre antique.

Découvert par le Danois Falbe en 1837, ce monument a ensuite été identifié par le Britannique Davis avant d’être étudié par Alexandre Lézine en 1951. Plus tard, à la fin des années 1970, une mission canadienne étudiera et mettra en valeur cet édifice, dans le cadre de la campagne internationale de préservation du site de Carthage.

Selon les archéologues, cette rotonde serait une « memoria », c’est à dire un monument funéraire commémorant un saint ou des martyrs. Datant de la période paléochrétienne, la Rotonde de Carthage est d’une structure similaire à d’autres édifices de ce type à Jérusalem ou Bethléem. Sa proximité de l’architecture du Saint Sépulcre en fait l’un des monuments les plus remarquables de la période paléochrétienne en Afrique.

Datant du quatrième siècle, la Rotonde est en effet l’unique édifice africain retrouvé avec la typologie architecturale de la famille de monuments à laquelle il appartient.
La construction de ce monument remonte aux années 330-350.

La Rotonde est présente dans l’histoire à travers l’assassinat en 413 d’Héraclien qui s’y était réfugié. Ce dernier est un officier romain élevé à la fonction de comte d’Afrique en 409 et deviendra consul en 413. Il a été exécuté sur ordre de l’empereur par Marinus.

Ce sont les Vandales qui ont détruit ce monument en 439. Hunéric, le roi des Vandales aurait également réuni en 484 les prêtres catholiques de Carthage dans les ruines de cette rotonde.

Les vestiges de cette rotonde, même s’ils ne paient pas de mine n’en recèlent pas moins une importante page d’histoire et la trace d’un monument singulier qui reste à redécouvrir.

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Les citernes de Carthage

Il est une évidence que tout le monde a oublié : la Tunisie a parlé latin avant la France comme l’atteste notre histoire antique. De fait, plusieurs termes, notamment des toponymes, ont des origines latines.

Les exemples sont nombreux et nous en choisirons quelques uns, en commençant par le terme « borj » dont on ne soupçonne pas les nombreux cousins étymologiques.

Dans la toponymie tunisienne, « borj » est souvent utilisé. Il suffit de citer Borj El Amri, Borj Boukhris, Borj Ali Rais ou Borj Ghazi Mustapha pour évoquer les nombreuses occurrences de ce toponyme qui désigne aussi bien un fort qu’un manoir rural comme c’est le cas à Sfax.

De toute évidence, le terme de « borj » provient du latin, tout en sachant que le mot latin provient lui-même du grec. Du coup, il existe deux hypothèses. Soit « borj » est entré dans la langue arabe directement du grec, soit ce serait par le latin. Voyons donc cela de plus près.

En grec, « pyrgos » signifie « tour ». Plus précisément, il s’agit d’une tour où les chefs de tribus avaient leur résidence fortifiée, un lieu de vie mais aussi un lieu où ils gardaient leurs récoltes et leurs butins. Un peu à l’image des « ksours » du sud tunisien.

L’équivalent latin de « pyrgos » n’est autre que « turris ». D’ailleurs, la toponymie latine de Tunisie a gardé la trace de plusieurs Turris. Par exemple, Telmine dans le Nefzoua se nommait Turris Tamalleni. Plus intrigant, un quartier de Telmine se nomme encore Torra. On y trouve près de Ain Gherig les traces d’un barrage antique.

En latin, le mot grec « pyrgos » a donné ensuite « burgus » qui signifie fortin. Il s’agissait en principe d’ouvrages fortifiés sur la frontière romaine, le fameux limes.

Ce terme de « burgus » a incontestablement donné notre « borj » qui résonne comme un cousin étymologique. L’emprunt s’est fait à travers l’enchevêtrement des siècles et le mystère d’Epiméthée… Ainsi, les mots « borj » et « bourgeois » sont liés sans que cela ne saute aux yeux.

Terminons avec un regard sur les langues européennes. En langue française, « burgus » a donné « bourg » qui signifie une agglomération jouissant au Moyen-âge d’un droit de fortification. En vieux français, on trouve dans la Chanson de Roland les termes « borc » et « burc » au sens de place fortifiée. Que dire alors de l’espagnol El Burgo ou du portugais Burgos ? Ils proviennent aussi de « burgos » !

Enfin, en allemand, le terme « burg » accompagne bien des toponymes. Il signifie à l’origine aussi bien château-fort que petit village. On utilise d’ailleurs « Burg » dans plusieurs mots allemands qui signifient ville ou maire (Burgmeister).
En anglais aussi, « boro » est un lointain cousin du « borj » tunisien.

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