Cannes 2022 – Pourquoi une Palme d’Or au film Triangle of Sadness ?

Triangle of sadness
Le réalisateur suédois Ruben Östlund et sa Palme d’Or pour le film « Triangle of sadness »

Cannes 2022Pourquoi une Palme d’Or au film Triangle of Sadness (Sans filtre) ?

La question a été posée à plusieurs reprises depuis samedi dernier. Pourquoi avoir donné une Palme d’Or à ce film en particulier ? Pourquoi avoir fait de Ruben Östlund un membre du club très fermé des réalisateurs qui ont reçu plus d’une Palme d’Or ?

En effet, Ruben Östlund avait déjà remporté la Palme d’Or en 2017, avec son film satirique The Square, pourquoi lui en donner une autre ?

Il est évident que parmi les films de la sélection officielle de cette 75ème édition du festival de Cannes, aucun en particulier ne s’est réellement démarqué par rapport aux autres. Il y avait plusieurs favoris, quelques 4/5 films qui se valaient plus ou moins et qui auraient également mérité de remporter cette récompense, chacun pour des raisons différentes.

Alors pourquoi Triangle of sadness ?

Est-ce parce que Triangle of Sadness est une satire des mondes élitistes de la mode et des mégariches ? Le titre lui-même du film donne le ton, puisque le Triangle of sadness, est un terme du monde de la mode pour le pli en V profond qui apparaît entre les sourcils avec le stress ou l’âge. Un pli gênant, inesthétique, mais qu’un peu de Botox peut réparer lorsqu’on en a les moyens. Botox dont les personnes concernées dans le film usent et souvent même abusent.

Le thème n’est pas nouveau. La lutte des classes a déjà été abordée à plusieurs reprises dans différents films. Les discussions autour des différents systèmes économiques également. De même que les moqueries sur les riches. Ce qui est différent cette fois-ci, c’est la façon de raconter. Une façon de raconter particulière, moqueuse, allant à l’extrême, jusqu’à la gêne parfois mais aussi le rire, dans le but de faire réfléchir le spectateur, et surtout le marquer pour qu’il garde le souvenir des diverses scènes, parce que justement différentes.

C’est ainsi par exemple qu’au début du film, la scène tordante, mais réaliste, de la discussion entre les deux jeunes Carl (Harris Dickinson) et Yaya (Charlbi Dean), à propos de l’addition à payer au restaurant s’éternise. A chaque fois, on a l’impression que le sujet est clos et qu’on pourra passer à autre chose, mais à chaque fois on s’aperçoit qu’il ne l’est pas. Carl insiste de plus en plus. Ajoutant un argument ou une remarque pour relancer le débat. Pourquoi est-ce à lui de payer l’addition ?

Carl est fâché parce qu’il pense qu’à chaque fois qu’ils sortent ensemble, Yaya s’arrange pour ne pas payer l’addition. Il en parle encore et encore, sans se lasser. Et lance même l’argument que c’est parce qu’il croit en l’égalité des sexes. Or on fini par s’apercevoir qu’elle gagne plus d’argent que lui, et que finalement c’est lui qui vit à ses crochets. Le comble, dans la dernière partie du film, lorsqu’ils seront sur l’île, livrés à eux-mêmes, on s’apercevra que Carl ne s’intéresse en aucun cas à l’égalité des sexes, et qu’il n’a réellement aucun scrupule à se faire entretenir. Il est en réalité en vente au plus offrant, un gigolo.

Qui sont Carl et Yaya ? Est-ce un couple ? Par amour ou par intérêt ? Des partenaires ? Carl et Yaya sont des « influenceurs » ou des « instagrammer ». Leur vie est faite d’une apparence fausse. Ils ont une vie réelle, et une autre vie pour les photos, pour les followers…

Grâce à ce « métier », Yaya s’est vu offrir une croisière de luxe, et Carl l’accompagne.

Cannes 2022 - Triangle of sadness
Cannes 2022 – Triangle of sadness de Ruben ÖSTLUND

C’est là que commence la deuxième partie du film. Carl et Yaya sont en fait les plus pauvres clients de cette croisière. Sur ce bateau, des couples plus que riches, dont la vie est faite de paraitre et de caprices. Le réalisateur va forcer les traits de chacun, les caricaturer même. Par exemple, on fera la connaissance d’un milliardaire russe qui a fait fortune grâce au commerce d’engrais industriel. « Je vends de la merde !« , répète-t-il. Une autre cliente va exiger que tout le personnel du bateau prenne un bain. Peut-on le lui refuser alors qu’elle paye ?

Et puis, arrive le diner du commandant (Woody Harrelson). Une soirée de gala, un diner gastronomique. Tout aurait pu être parfait, si le commandant, ivre en permanence, n’avait imposé que ce diner soit organisé lors d’un soir où il y aurait une terrible tempête.

Pendant ce diner, les invités vont commencer par se sentir mal à l’aise, par avoir le mal de mer, pour ensuite vomir, pour être complètement malades. Et là, le réalisateur s’en donne à cœur joie. Il va noyer le yacht dans les vomissements et les excréments. Cela déborde de partout. Le bateau commence à être submergé par ce vomi et ces excréments. Une telle scène ne peut que marquer les esprits.

Autant que d’autres scènes, avec des répliques inoubliables, comme le petit couple, si gentil, mais qui a gagné sa fortune grâce au commerce des grenades à main, et dont l’épouse dira « Oh Winston, n’est-ce pas l’une des nôtres ? » juste avant qu’une grenade ne lui explose au visage.

Et puis, troisième partie du film. Quelques rescapés sur une île déserte. Comment feront-ils face ? Comment vont-ils survivre ?

Sur cette île, leur immense fortune ne leur servira à rien. Elle ne pourra rien leur acheter. Ils vont devoir se débrouiller pour manger. Or la seule personne qui sait pêcher et faire du feu, c’est Abigail (Dolly De Leon), la responsable des toilettes sur le yacht. Et c’est là que tous les rapports changent. Ce que comprend Abigail, qui se dépêche de profiter de la situation et devenir ainsi le chef du groupe. L’un des personnages lui propose d’échanger sa montre luxueuse contre de la nourriture, elle refuse. Finalement, quelle valeur a une montre de luxe lorsqu’on ne peut même pas se procurer à manger et donc satisfaire un besoin vital ? La valeur des objets est tout à fait relative !

Un beau film. Un scénario très bien écrit. Des détails très bien pensés. Des situations cocasses. Mais surtout une manière de raconter et une mise en scène intéressantes qui poussent à la réflexion, tout en faisant rire. Un film qu’on ne peut oublier et des scènes qui resteront gravées dans la mémoire des spectateurs.

Neïla Driss

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