Jeux de mots, d’eau et de mémoire

De Tunis…

J’ai le plaisir de partager avec vous ce joli texte qui m’est parvenu ces derniers jours. Une magnifique broderie verbale sur les professions et des jeux de mots très subtils. C’est la crise économique comme on peut en juger grâce à cet inventaire.

Les boulangers sont dans le pétrin. Les pâtissiers se sont fait rouler dans la farine. Pour eux, ce n’est pas de la tarte. Les épiciers sont en déconfiture. Les bouchers n’ont vraiment pas de quoi se tordre les côtes.

Les marchands d’escargots en bavent. Les maraîchers sont dans les choux. Les fruitiers font la poire. Les céramistes tombent en défaillance (des faïences). Les merciers ont du fil à retordre. Les ambulanciers ruent dans les brancards. Les kinés se massent devant la préfecture. Les anatomistes ne prennent plus un air crâne.

Les merciers filent un mauvais coton. Les tailleurs attendent des mesures. Les fonctionnaires sont en mauvais État. Les parquetteurs élèvent des plinthes. Les serruriers ne sont pas au bout de leurs pênes. Les électriciens ne sont plus au courant. Les métreurs se font toiser.

Les marchands de couleurs ne sont pas vernis. Les marchands de crayon ont mauvaise mine. Les imprimeurs changent de caractère. Les typographes font mauvaise impression. Les chauffeurs de taxi rongent leur frein.

Les cheminots déraillent. Les aviateurs ne sont plus portés aux nues. Les couvreurs ne sont plus de toit à moi. Les sidérurgistes se sont fait laminer. Les marins ne se laissent plus aborder. Du côté des coiffeurs, on redoute des frictions. Les filateurs quittent le métier. Les couturiers ont ramassé une veste.

Du coup, ils sont dans de beaux draps. Les chemisiers ne se poussent plus du col. Les teinturiers en voient de toutes les couleurs. Les horlogers ne sont pas dans le bon mouvement. Les libraires et les papetiers ne sont plus à la page.

Les tanneurs ne se paient plus du bon tan. Les philatélistes ne sont pas à prendre avec des pincettes. Les grutiers en grève font le pied de grue. Les ténors déchantent et les cantatrices ne se donnent plus de grands airs. Devant autant de catastrophes, le muet resterait sans voix.

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Voici maintenant un texte admirable, d’une grande sensibilité. Il a été écrit en janvier dernier par Moncef Labidi et c’est un ami lecteur qui nous l’a communiqué. Ce texte a été écrit alors que son auteur s’était rendu au cimetière parisien de Thiais, pour rendre un dernier hommage à M.S, un ami juif tunisien, décédé seul dans son logement. Voici le texte.

« Vous êtes né à Tunis et avez franchi le cap des 70 ans. Vous êtes décédé chez vous, à Belleville, quartier emblématique pour les Juifs tunisiens. C’est un peu comme si, vivant en France, vous n’aviez pas en réalité quitté le pays natal, la Tunisie.

Nous sommes tous les deux de ce pays. C’est la raison pour laquelle, entres autre, j’ai souhaité vous rendre cet hommage. Nous avons presque le même âge. Nous sommes nés en terre tunisienne.

Ce petit pays a accueilli des Maltais, des Siciliens, des Juifs, des Français qui y ont vécu paisiblement parmi les Tunisiens. Beaucoup, depuis, ont quitté le pays tout en lui gardant une tendresse, un attachement et une loyauté. Je suis sûr qu’il en est de même pour vous.

L’hommage que je vous rends est une évocation de souvenirs heureux, comme des bijoux et des pierres précieuses que l’on sort de leur écrin. Alors, en route pour une promenade dans la mémoire afin de revisiter des lieux, redonner voix à des chanteurs, réveiller les papilles, retrouver des saveurs et renouer avec les racines, nos racines.

Souvenez-vous : Tunis, la capitale, sa célèbre avenue Habib Bourguiba, bordée d’arbres touffus et serrés, abri des oiseaux qui regagnent à la tombée de la nuit les branches dans un bruit assourdissant.

Les baraques des marchands de fleurs sagement alignées de part et d’autre de l’avenue. Les fleuristes, de vrais poètes et maîtres enchanteurs créent la magie avec des bouquets généreux où les couleurs sont une symphonie et un hymne à la beauté.

Le Café de Paris, Café de Tunis, le Palmarium, La Porte de France, les souks, les taxis-bibi, le TGM, ce petit train en bois rouge et blanc, ce tortillar, qui file en douceur vers La Marsa, et dessert Le Kram, Kheireddine, Salambo, Carthage, Sidi Bousaïd et la Goulette.

… à la Goulette

Souvenez-vous : La Goulette, ce quartier mythique, inoubliable pour les générations de Siciliens, de Maltais, de juifs, de Tunisiens qui y ont vécu. Ses restaurants, ses gargotes en bord de mer, les fins d’après-midi où le soleil de l’été rentre ses griffes et la fraîcheur marine se transforme en caresse.

On s’attarde alors sur les terrasses pour une longue contemplation : le bleu de la mer, la sortie des pêcheurs dans leurs barques indolentes, le va et vient des jeunes, garçons et filles, se tenant par la main ou enlacés, grisés par l’insouciance et le plaisir de vivre.

Vous auriez certainement vécu un moment magique en prenant part à la cérémonie extraordinaire qui réunit le 15 août de chaque année les trois communautés chrétienne, juive et musulmane dans une procession commune.

En écho et presque au même moment, comme à Trapani, en Sicile, c’est la sortie de la Madone de l’Église Saint-Augustin de la Goulette. La statue de la Vierge est portée sur les épaules jusqu’au rivage pour bénir la mer et les pêcheurs. La procession cédait la place à la fête et à la musique.

Souvenez-vous : les bambalonis, beignets croustillants et sucrés, gourmandise absolue, vendus le long de la plage, les fricassés, les briks à l’œuf que l’on déguste à toute heure La douceur des nuits, le ciel étoilé, l’odeur du jasmin : une invitation à un merveilleux voyage de sensualité.

Souvenez-vous : Sidi Bousaïd, village bleu et blanc accroché à une colline. Le Café des Nattes, le Café des Délices, les ruelles, le cimetière marin, le bougainvillier torsadé, couleur fuchsia, mauve, jaune, blanc, le bleu de la mer, la vue imprenable sur le Cap-Bon, en face, le thé à la menthe, la citronnade.

Souvenez-vous : la cuisine généreuse, inspiration du soleil, de la mer et d’une terre épicée : le complet poisson, le couscous au mérou, la meloukhia, la chakchouka, l’akkod, la madfouna, la bkeila. Sans oublier, pour le kif, comme on dit chez nous, la kémia servie dans les bars avec la bière Celtia, bien frappée.

Rappelez-vous, ce pays, la Tunisie, est aussi le vôtre. En vous rendant cet hommage, c’est donc à un compatriote que je m’adresse, un compatriote qui est décédé seul chez lui. Et on ne meurt pas seul chez nous. Que cette terre vous soit douce et légère. Un texte émouvant et d’une grande richesse, un texte qu’on ne se lasse pas de relire.

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Nous allons maintenant évoquer le verre ou le seau d’eau qu’on renverse après le départ de quelqu’un. Nous le ferons à travers une évocation d’Isabelle Cohen qui nous rappelle un geste d’une très grande simplicité et que nous connaissons tous.
Telle est la tradition : « Toujours, quand tu t’en vas pour quelque temps, quelque part, quelqu’un sur tes traces doit lancer un verre d’eau ».

Une fois pour toutes, un jour, les choses ainsi se disent. Telle est la coutume inaltérable. Et chaque fois, en de semblables occasions, le rite s’accomplit de la même façon. Simplement. Aux points de départ, quelqu’un, la mère, le plus souvent, s’approche et jette le verre d’eau.

C’est comme ça. Depuis toujours. Et c’est bien ainsi. Quelquefois pourtant, l’envie s’en vient de chercher un sens à ce geste : « Sa mère lui a fait poser son pied nu sur le seuil de la maison et l’a baigné d’un peu d’eau, afin que ton pied se souvienne de ce seuil et t’y ramène », a-t-elle prononcé.

Semblablement, on pense que le verre d’eau est l’affaire de mémoire et de bénédiction, peut-être d’autres choses encore. Et celui-ci qui disait : «A chacun de mes départs, tu jetteras derrière moi, tandis que je descends les escaliers, le contenu d’un broc d’eau, rite destiné à faire revenir l’être aimé, répandu chez les peuples latins et berbères, dont personne n’a pu jamais me révéler l’origine ».

Le verre d’eau à ton départ ? C’est pour assurer ton retour, nous assurer de cela, nous rassurer. Et chaque fois que quelqu’un part, loin et pour longtemps, on doit lui lancer le verre d’eau. Oui, ainsi sommes-nous sûrs qu’il reviendra, et lui aussi. L’eau essaimée aux pas de l’être aimé trace le lien, insécable. Mais pourquoi l’eau précisément et non des fleurs ou une poignée de semoule, par exemple ?

L’eau figure ici la mer. Dans son mouvement même. Cyclique : elle revient toujours après s’être retirée. Toujours après son évaporation elle réapparaît. Ainsi, par l’eau sur tes traces jetées reviendras-tu un jour au lieu de ton départ.

Ce verre d’eau, c’est le retour autant que l’avancée possible, c’est ta liberté de mouvement assurée, la fluidité, l’aisance, la limpidité garanties de ton pas. Sa vitalité. L’eau arrosant la terre ne donne-t-elle pas vie et le socle de l’homme n’est-il pas « plante » aussi ?

Cette eau est un tuteur. Elle guide le pas, assure sa croissance. Avant cela même, elle en est sa délivrance, elle l’autorise. Cette eau est signe, signature, sceau sublime apposé à même la terre en un geste vif et ouvert, ainsi qu’on scelle un pacte.

Elle est le témoin de l’instant où tu vas bouger ; elle va le fixer, comme on le dit d’une photographie. L’acte lui-même – le jet de l’eau – est aussi rapide que le déclic de l’appareil photo et procède du même principe : une seconde au temps volé pour en mieux prendre l’exacte mesure et en assurer la pérennité.

Cet acte, il faut l’imaginer dans son accomplissement : nulle cérémonie, un geste, d’une extrême simplicité et d’une vraie grandeur, pauvre et généreux à la fois (on prend son élan pour lancer le verre d’eau), banal autant que magique. Les vertus mêmes de l’eau.

Vraiment on peut aimer les fleurs et la semoule, mais le choix de l’eau coulait de source. Un texte à méditer. Comme beaucoup de nos traditions.

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