Dans les quartiers du Tunis d’antan

La Daggaza de Mahmoud Ressaissi

Dans les rues du Tunis d’antan, les marchands ambulants étaient légion. À toute heure du jour, ils arpentaient les rues et même les impasses. Chacun avait son attirail et ses appels distinctifs qui, hauts et sonores, informaient les maisonnées de son passage parfois très attendu.

En ce temps, tout le monde n’avait pas l’eau courante. Cela donnait au garbaji une importance vitale pour certaines familles.

Ce garbaji était un porteur d’eau qu’il allait puiser à une fontaine publique pour ensuite la livrer dans les maisons alentour. Avec une outre en peau de chèvre qu’il portait en bandoulière, il passait ses journées à faire des navettes de la fontaine du quartier jusqu’aux demeures de ses clients. Pour cela, il percevait une modeste rémunération qui lui permettait de vivre et, chaque jour, remettre l’ouvrage sur le métier.

Au temps où je vous parle, les rues de Tunis étaient sillonnées par des diseuses de bonne aventure que nous nommons daggaza.

Portant une tenue bédouine, ces femmes étaient parfois parées de bijoux en argent, un foulard multicolore sur la tête et leur « mélia » drapée autour du corps. Dans un ballot, elles gardaient à portée de main des encens, des talismans ou du plomb qui étaient leurs accessoires de travail pour convaincre ceux qui voulaient bien les croire.

En passant dans la rue, les daggaza lançaient un appel et parfois, une porte s’ouvrait. Elles étaient alors introduites et installées dans le vestibule de la maison, la « skifa » qui était un espace neutre et éloigné du patio central.

On leur apportait pêle-mêle du gros sel, un brasero où brûlait du charbon, un pilon et une casserole pour faire fondre du plomb. La daggaza se lançait alors dans d’interminables boniments et savait dans quelle direction il fallait parler pour satisfaire les femmes qui l’entouraient.

Dans certaines familles, on recourait à des daggazas bien établies qui étaient considérées comme des voyantes et qu’on consultait comme un oracle. Certains entremetteurs pouvaient contre rétribution sonnante et trébuchante, amener ces voyantes à domicile.

Toutefois, cela n’empêchera pas les diseuses de bonne aventure qui circulaient dans les rues de continuer leur manège et s’engouffrer dans chaque maison dont la porte s’entrouvre.

Dans les rues déambulaient aussi des plombiers de fortune. Avec une boîte en fer blanc portée en bandoulière, ils s’annonçaient avec le mot « lahham », lancé à la cantonade. Lorsqu’ils étaient sollicités, avec quelques outils, ils parvenaient à effectuer de menues réparations dans les canalisations ou la robinetterie.

Il leur suffisait d’une pince, d’une scie à métaux, de fil de fer galvanisé et de quelques articles de rechange pour faire des miracles. Bien sûr, leur chalumeau à pétrole pour réaliser les soudures était la pièce-maîtresse de tout un attirail qui comprenait aussi des morceaux de plomb de divers calibres.

Aux yeux des enfants, ces plombiers de rues étaient probablement les plus spectaculaires des marchands ambulants. En tous cas, les chalumeaux qui crachaient le feu en ont fait rêver plus d’un.

Plus rare, le passage des aiguiseurs de couteaux était tout aussi fascinant, surtout lorsque des étincelles jaillissaient du contact d’une lame avec la meule qu’ils actionnaient.

C’est à l’approche de l’Aid El Kebir que ces aiguiseurs apparaissaient avec leurs chariots qu’ils installaient aux carrefours ou bien poussaient de rue en rue.
C’est à ce moment que les égorgeurs de moutons se rappelaient aussi à notre souvenir.

On les nommait « dhabbah » et ils offraient leurs services le jour de la fête du sacrifice pour l’abattage rituel. Équipés d’un grand couteau, d’une hache et de différents accessoires, ces bouchers ambulants égorgeaient et dépeçaient les moutons.

Avec une tige fine en bois d’olivier, ils dégageaient ensuite un espace entre la peau et la chair de l’animal. Puis, au niveau de la patte arrière, ils soufflaient à pleins poumons pour pouvoir détacher la peau du mouton de sa carcasse.

Ces bouchers étaient de véritables spécialistes et leur travail méticuleux et précis permettait aux familles de pratiquer le sacrifice rituel à domicile.

Ils étaient des dizaines de petits métiers passagers ou permanents qui donnaient à la ville et aux quartiers des couleurs sonores et pittoresques. S’ils n’ont pas totalement disparu, ils se déclinent de nos jours, de façon différente, dans des cités qui ne sont plus les mêmes qu’autrefois.

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Fripiers à l’ancienne

Très souvent à Tunis, les tailleurs italiens avaient pignon sur rue et leur clientèle se recrutait dans toutes les communautés de la ville.

Le tailleur confectionnait nos costumes de fête et pour qu’il puisse le faire, il fallait au moins deux séances d’essayage. Cela ressemblait à un petit miracle de voir un coupon de tissu se transformer en costume sur mesure.

C’était aussi un plaisir d’accompagner sa mère chez la couturière. Son atelier était dominé par une machine à coudre et les clientes se succédaient avec leurs patrons et leurs coupons.

Dans certains cas, ce sont les couturières qui se déplaçaient à domicile pour des essayages ou des ajustements à effectuer. En ce temps, chaque famille avait son tailleur ou sa couturière attitrés et ces professions étaient alors florissantes.

Un autre métier avait alors le vent en poupe, celui de cordonnier. Ces artisans, fréquemment italiens, avaient le don de créer des chaussures sur mesure dans de minuscules échoppes qui ressemblaient à des antres mystérieux où régnaient l’odeur du cuir et de la colle.

Plus généralement, les cordonniers réparaient les chaussures usées prolongeant indéfiniment la vie d’une paire de souliers. Parfois, ils officiaient à même la rue, installant leur attirail à l’abri d’un porche ou non loin d’un lieu de passage fréquenté.

En ce temps, chaque quartier, chaque souk, avait ses artisans attitrés, des professionnels à demeure dont les clients venaient parfois de loin.

Bien sûr, c’est dans les souks qu’on trouvait les corporations les plus en vue. Là, on pouvait acheter des babouches au souk El Blaghjiya ou un couvre-chef au souk El Chaouachia.

Du côté de souk El Grana, c’était essentiellement la mercerie et plus loin, il existait des souks de la laine et des tissus. On trouvait tout dans les grands souks de Tunis : des bijoux à El Berka, du parfum et des encens à El Attarine, des fruits secs à El Fekka ou des livres à El Koutbia.

Tout était organisé par corporations et dans le dédale des souks, on passait d’un monde à l’autre en quelques pas.

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Dans le dédale des souks

Dans nos quartiers d’antan, les coiffeurs étaient une institution des plus solides. Cette corporation ne se contentait pas de couper les cheveux mais avait d’autres missions.

Ainsi à part coiffer, tondre et laver les cheveux, nos figaros faisaient aussi office de circonciseurs. À l’occasion, ils endossaient leurs attributs de « tahhar » et accomplissaient le rituel musulman de la circoncision.

Les coiffeurs pratiquaient aussi la « hadjama » c’est à dire qu’à l’aide de ventouses, de bougies et parfois de sangsues, ils soulageaient les maux de tête des clients ou encore une rage de dents ou des courbatures.

Ces coiffeurs du temps jadis s’habillaient à l’ancienne et mettaient un point d’honneur à ne pas négliger leur apparence. Outre leur salon, ils exerçaient leur métier en allant coiffer à domicile car en ce temps, les notables ne se déplaçaient jamais chez le coiffeur; ce dernier se rendait plutôt chez eux.

Alors que le coiffeur laisse une impression de propreté et d’élégance parfumée, le charbonnier offrait un tout autre aspect. En ce temps, les revendeurs de charbon étaient installés aux abords des souks.

On achetait chez eux de quoi alimenter les braseros et les fours domestiques. Parfois, ils sillonnaient les quartiers avec une charrette à bras dotée d’une bascule. Ils s’annonçaient à haute voix et les portes s’ouvraient pour l’achat de ce charbon de bois sans lequel la vie domestique aurait été difficile.

Quant au frenki, on trouvait son échoppe à l’arrière du hammam ou bien derrière le four du boulanger. Son travail consistait à utiliser le four dont il disposait pour griller les pattes de vache et de mouton ou encore les têtes de ces animaux.

À la base, le frenki était préposé à l’alimentation en bois des fours et son métier était des plus spectaculaires. Aujourd’hui, cette activité est devenue plus rare et s’exerce avec un chalumeau en guise de four.

Que de métiers dans la ville. La liste est longue et pittoresque car entre les activités sédentaires et celles qui sont nomades, il existe une formidable panoplie de petits métiers qui donnaient à nos quartiers toute leur atmosphère.

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