Qobbet Lahwa et les madeleines marsoises

Qobbet El Hawa

C’est peut-être le blues de Qobbet Lahwa ! Cet édifice qui est au cœur de la plage de la Marsa est au centre d’une joute juridique sur laquelle nous reviendrons prochainement.

Datant du milieu du dix-neuvième siècle, ce belvédère marin constitue une image de la Marsa qui est dans tous les esprits et, aujourd’hui, ses propriétaires légitimes se battent pour le préserver, avec l’appui de la Ville de la Marsa.

Ce monument et le bol d’air marin qu’il représente évoque un besoin d’évasion et une nostalgie qui m’ont poussé à revenir vers ces quelques pages, écrites il y a deux ans, à la recherche d’un peu de soleil et quelques madeleines.

C’est peut-être cette impression qui m’a mené à me remémorer des sorties en voiture que nous faisions du temps où mes grands-parents vivaient encore.
C’était durant le mois du Ramadan et aussi en été. Mon grand-père sortait sa Simca Aronde du garage et nous prenions la route.

En général, nous allions en direction de la Marsa à partir de l’Ariana. En ce temps, nous passions nos étés à l’Ariana où la famille possédait une ferme et partagions notre temps entre le village et la « sénia ». Certaines après-midi, nous étions de sortie et, invariablement, les roues de la voiture nous menaient vers la Marsa.

Ce parcours était alors enchanteur. Nous passions par la Soukra et dans cette région, il n’y avait que de la verdure et des petites exploitations agricoles. Le paysage était magnifique et très bucolique. Désormais, il a été bouffé par le béton et n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut en cette fin des années soixante.

Cette route des « sénias », ses lacets et ses haies vives avait de quoi faire rêver. Il y a quelques étés, j’ai retrouvé son équivalent autour de Murcie dans le sud de l’Espagne. Les Espagnols nomment ces petites régions agricoles, la « huerta » et, signe qui ne trompe pas, ils utilisent le mot « alsénia » pour désigner les terres des fermiers.

Je rêve encore à cette route qui me fascinait littéralement. Nous étions dans l’une des ceintures vertes de Tunis et ses micro-villages qui s’égrenaient entre Sidi Salah, Chotrana jusqu’à Sidi Daoud, Aouina, Ain Zaghouan et Bhar Lazreg.

Sur cette route, il y avait un relais dont j’ai gardé un souvenir vivace. Il se trouvait au creux d’une confluence routière et était doté d’un petit jardin. Un toboggan et un bac de sable y attendaient les enfants qui ne se faisaient pas prier. Les adultes prenaient le café et les enfants jouaient. Quoi de plus classique !

Passé le relais, nous arrivions dans les parages de la Marsa. Ce qui nous attendait sur la route, entre les étalages de « gnaouia » et de pastèques, c’était des grills d’où se dégageait un fumet reconnaissable entre mille.

Le maïs grillé a toujours été un régal. L’épi sorti de sa peau verte prenait des couleurs et, parfois, était légèrement brûlé. Le croquer alors à pleine dents entre la texture tendre des grains encore jaunes et le goût carbonisé de l’autre côté de l’épi. Un régal véritable !

La troisième escale sur la route de la Marsa nous attendait. Un arrêt au kiosque pour faire le plein et nous voici dans la plus extraordinaire des stations-service. Edifiée à l’ancienne, dans le style d’un jardin beylical, la station avait tout d’un monument. Disparue il y a une vingtaine d’années, elle avait l’allure d’une maison de la médina.

C’est en tout cas le souvenir que j’en garde. Pour moi, cette station pas comme les autres, a longtemps représenté la frontière de la Marsa. En s’y arrêtant, on retenait en quelque sorte sa respiration, avant d’arriver à destination, en bord de mer. C’était un sas ou mieux, un seuil pour changer de territoire.

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Station-service de Sidi Daoud

Enfant, je ne savais pas ce qui m’entourait. Ni Dar Ben Ayed où résidaient les ambassadeurs britanniques, ni l’ancien parcours du train qui restait visible, ne retenaient mon attention. A cet âge, l’esprit est encore focalisé sur des univers précis : l’école, les portes de Tunis, les cinémas et les stades.

Grosso modo, mes notions de géographie tenaient dans ces quelques mots. Je connaissais mon quartier de Bab Djedid, la médina que nous traversions parfois, les cinémas où j’allais accompagner et le stade où nous atterrissions les dimanches.

En arrivant à la Marsa, c’est justement le stade qui vous accueille. En ce temps, il ne ressemblait pas à l’édifice d’aujourd’hui. Il y avait un simple ground de terre battue entouré par une clôture. Les spectateurs restaient debout et les joueurs étaient à portée de main. Je me souviens y avoir assisté à quelques matches amicaux entre l’Avenir et le Club Africain.

En ce temps, l’équipe marsoise faisait parler la poudre et avait la réputation d’un outsider coriace. Et pour le volley ball, l’Avenir était un ogre que tous craignaient et qui ne faisait pas de quartier.

Peu à peu, nous entrions dans la ville. Pour cela, nous passions par le rond-point de Marsa Ville, longions l’avenue jusqu’à la résidence des ambassadeurs de France puis débouchions sur la Promenade du bord de mer.

De nouveau, c’état l’enchantement. D’abord, la vue de la mer et ensuite, le fait que vous ne saviez jamais de quelle couleur elle serait ce jour-là. A la Marsa, les couleurs de mer sont changeantes et vont du turquoise au bleu marine. Cela dépend des jours, des heures et des saisons. Parfois, durant la même journée, la mer changeait de couleur plusieurs fois.

De même, en observant le large, on voyait plusieurs couleurs se succéder. Ce kaléidoscope marin a longtemps représenté la Marsa à mes yeux. Le boulevard menait à la gare et un jet d’eau marquait le rond-point, comme un autre des symboles de la ville. Les parages ne manquaient pas d’attrait et, selon les saisons, notre équipage s’installait dans des lieux différents.

L’incontournable Saf-Saf s’imposait tout naturellement. Avec le chameau, le puits et la noria, ce café compte toujours parmi les incontournables. Mais les lieux de loisir ne manquaient pas. Nous pourrions évoquer le café Marsaoui ou encore le café Haut, la fameuse « qahoua el alia » où se rassemblaient les joueurs d’échecs et les notables de la ville.

La Marsa c’et aussi le pavillon connu sous le nom de « Qobbet el haoua » qui domine la plage et des endroits disséminés ici et là qui sont jaloux de l’âme de cette ville. Evidemment, pour les enfants, le marchand de glaces n’était jamais perdu de vue.

Et lorsque l’occasion se présentait, un cornet de chips ou un casse-croûte au thon, n’étaient jamais de refus. C’est vous dire les tentations de la Marsa et les souvenirs qu’on peut garder d’une promenade entre la Corniche, la plage, Marsa Cubes et Sidi Abdelaziz.

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Gare du TGM à la Marsa

Mes premiers souvenirs de la Marsa remontent au milieu des années soixante, lorsque nous avions passé quelques semaines en bord de mer, dans un de ces cabanons qui étaient mis en location.

Je me souviens y être allé avec mes cousins et leurs parents et nous avions eu notre saoul de bains de mer puisque nous habitions sur le rivage. Dans la mémoire d’un enfant, une semaine dans une cabane vous marque indélébilement.

A cet âge, on ne rêve que de maisons en rondins de bois pour faire comme les héros de bandes dessinées qui vivaient dans des huttes, des bungalows, des grottes et des cabanes. Nous étions donc servis, et à cette époque les coquillages qu’on pouvait déterrer étaient nombreux, ce qui contribuait à notre joie.

Dans l’après-midi, mon oncle qui était féru de théâtre nous emmenait au cinéma. De préférence pour voir des films égyptiens dont les acteurs pouvaient l’inspirer dans ses propres rôles. Zine El Abidine Doggaz était ainsi. Il aimait le cinéma et le faisait partager.

L’un des films dont je me souviens bien avait pour titre « Antar Beni Chadad ». Je m’en souviens pour deux raisons. D’abord, le côté aventurier de Antar que je voyais comme un Robin des Bois du désert. Ensuite le nom de l’interprète s’est incrusté dans ma mémoire. Il se nommait Sirraj Mounir et même si je ne le reconnaîtrais probablement pas, j’ai gardé le souvenir de son nom.

Les films, nous les voyions au petit cinéma qui jouxtait le Zéphyr. Je crois que le nom de la salle, c’était le Casino. Une petite salle qui ne payait pas de mine mais elle avait ses fidèles dont certains avaient des sièges qui leur étaient réservés. C’est du moins ce que j’avais entendu à l’époque.

Hormis le cinéma et les cabanons, mes premiers souvenirs marsois sont liés à la plage. A la fin des années soixante, le journal La Presse organisait un concours des plages qui était ouvert aux enfants. Il fallait construire un édifice de sable pour remporter un prix et les gosses rivalisaient d’audace pour créer leurs châteaux. Il fallait voir la ruée et l’engouement des petits gavroches venus de partout pour décrocher la timbale.

Participer au concours revenait aussi à avoir son nom imprimé dans le journal de la semaine suivante. Ce plaisir était rare puisque la seule chance de figurer dans les colonnes d’un journal, c’était en décrochant sa Sixième. Et puis, une journée au soleil, avec la mer qui vient vous lécher les pieds, c’est du pur bonheur.

Quelques années plus tard, au temps de l’adolescence, la Marsa restera une destination usitée. Il suffisait de prendre le train et nous y étions. Avec de nouveaux repères comme les sandwiches chez Joseph, la Dokkana ou la Falaise.

Certains souvenirs restent gravés à jamais et on y revient toujours. Arpenter la plage jusqu’à Gammarth, remonter en direction de Sidi Bou Said, aller jusqu’à Carthage et ses plages, surtout Amilcar et Présidence. C’est cela aussi la Marsa qui, de villégiature estivale, est devenue lieu de vie et pôle urbain. On y revient toujours. Pour s’y baigner dans la mer ou dans ses souvenirs.

Avant le crépuscule, il était temps de reprendre l’automobile pour retraverser la Soukra et atteindre l’Ariana. Les yeux gorgés de bleu, il restait à rêver à d’autres excursions qui, comme celle vers Raoued, valaient, elles aussi, leur pesant d’or.

Aujourd’hui, l’urbanisme a gagné du terrain partout et les villes poussent comme des champignons en automne. C’est pourquoi, je peux affirmer sans risque de me tromper que ma génération est la dernière à avoir connu cette ceinture vert et bleu qui entourait Tunis et son golfe. De Korbous à Qalaet Landaloss, une autre ville se déployait entre la mer et les terres cultivées. Qui s’en souvient encore ?

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