Moncef, Lamine, Farhat, Habiba et les autres

Moncef Bey

La dernière fois où des funérailles avaient mobilisé des foules imposantes et suscité beaucoup de ferveur, c’était lors des obsèques de Chokri Belaid, Mohamed Brahmi et Beji Caid Essebsi.

Les funérailles du président Béji Caid Essebsi ont été un moment fort de communion entre un peuple et un homme qui aura eu un destin politique hors du commun, à cheval sur deux siècles. Ces obsèques présidentielles invitent aussi à se souvenir de moments similaires, ou du moins relativement proches, dans la mémoire populaire.

En effet, le vingtième siècle a connu, à de nombreuses reprises, des enterrements ayant marqué les esprits et forgé une légende, toujours présente dans la mémoire collective.

Les plus anciens vous parleront immanquablement des funérailles de Moncef Bey, souverain husseinite, mort en exil en France, dont la dépouille mortelle a été rapatriée au pays.

Ces funérailles sont restées un moment inoubliable tant le peuple avait communié avec un homme d’une grande popularité. Jusqu’au Djellaz, sa dernière demeure, la foule était immense et les témoins racontent encore avec émotion cette journée mémorable.

Un autre enterrement aura tout autant marqué les esprits. Il s’agit de celui d’un homme du peuple, connu pour avoir été un hors la loi mais entouré d’une aura légendaire.

Il s’agit de Ali Chouereb, ce bandit d’honneur dont on disait qu’il ne tremblait que devant sa mère, est lui aussi entré dans la légende. De nos jours encore, du côté de Halfaouine et dans tous les faubourgs, on se raconte l’histoire de Chouereb et on évoque son enterrement qui a été suivi par une foule immense.

Habiba Messica a été une des stars les plus populaires connues par la chanson tunisienne. Sa mort, dans des conditions tragiques, avait ému les Tunisiens. Brûlée vive par son amant et admirateur, Messica a connu des funérailles populaires où, par milliers, les gens avaient suivi la dépouille de l’artiste jusqu’au cimetière juif de Tunis où elle est inhumée.

Son souvenir est toujours régulièrement évoqué avec beaucoup d’émotion et, parfois, sa voix s’échappe encore du haut-parleur d’une radio, évoquant les premières heures de la chanson tunisienne.

De fait, à chaque fois que l’émotion atteint des paroxysmes, les funérailles connaissent des affluences populaires remarquables qui, ensuite, tissent une aura légendaire qui se transmet à travers les générations.

Farhat Hached

Ainsi, parle-t-on encore des obsèques de Farhat Hached, après son assassinat. Les aînés se souviennent du départ de son cortège funèbre du siège de l’UGTT qui se trouvait alors dans la médina de Tunis. Hached est un enfant de Kerkennah, comme Hédi Berrekhissa, un footballeur, tombé sur le terrain alors que son équipe, l’Espérance de Tunis, jouait un match amical.

L’émotion fut alors des plus vives et de mémoire de sportif, jamais le Jellaz n’avait connu pareille affluence. Lors des funérailles de Berrekhissa, un tabou allait ostensiblement tomber.

Ce jour-là, les admiratrices du footballeur étaient très nombreuses à accompagner la dépouille du sportif, donnant au Jellaz des couleurs féminines peu usitées dans la tradition. Des milliers de supporteurs étaient spontanément venus au cimetière et avaient honoré la mémoire de ce footballeur devenu à son tour légendaire.

Cette émotion a été perceptible tout au long de la période révolutionnaire qu’a connue la Tunisie entre décembre 2010 et janvier 2011. Chaque jour, depuis les funérailles de Mohamed Bouazizi, les enterrements de jeunes tombés sous les balles de la répression se transformaient en manifestations contre le régime.

Que ce soit à Tunis, Sidi Bouzid ou ailleurs, les listes de martyrs s’allongeaient et une bravoure mêlée de peur planait au-dessus de ces enterrements qui prenaient résolument la forme de communions populaires.

Cette fébrilité conjuguée à l’engagement était clairement perceptible lors des enterrements de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, tombés sous les balles du terrorisme islamiste aveugle.

Ces militants de la gauche tunisienne ont été les victimes de la violence post-révolutionnaire et leurs enterrements s’étaient transformés en vastes manifestations contre la Troika, alors au pouvoir, dont certaines connivences avec les radicaux islamistes avaient été dénoncées.

L’enterrement de Belaid avait d’ailleurs était endeuillé (sic) par des violences dont se rendirent coupables des éléments appartenant à ces nébuleuses qui évoluent entre intégrisme et banditisme. Ces enterrements aussi appartiennent désormais à la mémoire populaire.

En creux, face à cette mémoire, les funérailles de Bourguiba prennent aujourd’hui l’allure d’une exception. D’ailleurs, dès la mort de BCE, la mémoire des funérailles du président Habib Bourguiba, fondateur de la République tunisienne, a resurgi, accablant davantage le régime de Ben Ali et son manque de reconnaissance envers le vieux leader.

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Habiba Messica

Beaucoup de Tunisiens avouent avoir fait tard leur deuil de Bourguiba. En effet, par une décision autocratique – probablement l’une des pires que l’on puisse attribuer à Ben Ali et son entourage -, les Tunisiens avaient été frustrés des funérailles nationales qu’ils attendaient pour Bourguiba.

Installé dans le déni et tentant de capter à son propre profit politique l’héritage de Bourguiba, Ben Ali avait alors, à mon sens, pris l’une des pires décisions de ses présidences successives.

Si la mémoire populaire n’a pas gardé les fastes d’un enterrement, elle subit encore cette décision absurde et tout un chacun pourra vous le raconter librement aujourd’hui, alors que le sujet est resté longtemps tabou, ne circulant que de bouche à oreille.

Des dizaines de témoins parlent encore de ce que les Tunisiens ont subi en guise de funérailles de Bourguiba. Pas de rassemblement populaire et pas de retransmission télévisée comme ce fut le cas pour BCE.

La télévision tunisienne avait alors atteint le fond absolu en diffusant des reportages animaliers pendant des heures alors que le peuple ému et malheureux de la tournure que prenaient les choses, ruminait déjà sa revanche.

Cette absence orchestrée de Bourguiba, ce dernier déni et cette trahison ultime pèsent encore beaucoup dans le bilan humain et politique de Ben Ali. Car, au fond, insulter la mémoire des défunts souille votre propre image à jamais.

La frustration et le ressentiment contre Ben Ali sont toujours très vifs et beaucoup de Tunisiens affirment que leur deuil de Bourguiba ne s’est achevé qu’avec les funérailles de BCE.

C’est dire le pouvoir rétroactif de certains morts illustres. C’est dire aussi qu’on ne floue jamais les vivants en bricolant la mémoire des défunts. Bourguiba aura été très présent et quelque part, son ombre planait au-dessus du cortège funèbre de BCE.

Au fond, l’histoire ne pardonne pas et je crois qu’aujourd’hui, le divorce avec les années de dictature est bel et bien accompli dans ses moindres détails. Et si le fondateur de la République n’aura pas eu les funérailles populaires qu’il méritait, son empreinte reste grande et sa présence diffuse.

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S’il est un enterrement qui est resté indélébile dans ma propre mémoire, c’est celui de Sidi Amor Fayache. Ce saint de notre tradition est mort au début des années soixante-dix ou plutôt à la fin des années soixante, je ne sais plus. J’étais alors un enfant qui grandissait entre BabDjedid et Bab Menara, au seuil de la médina de Tunis.

Entre la maison maternelle de la rue des Silos et celle paternelle de la rue Boukhris, j’ai passé de longues années à arpenter la rue El Marr qui les reliait. Bien des souvenirs restent vivaces lorsque je repense à ces déambulations dans les quartiers avec leur cortège de commerces, de mosquées, de marchés ou de cafés.

Sidi Amor Fayache avait sa zaouia à la rue Boukhris. Et si je garde un souvenir profondément ancré, c’est que l’idée qu’il pouvait exister un saint vivant impressionnait l’enfant que j’étais.

Il nous arrivait de traverser le seuil du sanctuaire et je me souviens encore y avoir vu un homme confiné dans un espace, pratiquement nu et peut-être même enchaîné, à l’image d’un Maciste ou un Samson de péplum. Sidi Amor prononçait des paroles incompréhensibles et les fidèles de la zaouia devaient alors décoder ces propos confus, parfois de creux borborygmes.

Le jour de l’enterrement de Sidi Amor, beaucoup de codes avaient volé en éclats. Du moins pour l’enfant que j’étais et qui, à cause d’étés vécus à l’Ariana, était devenu coutumier des enterrements où l’on portait les corps à la force des bras jusqu’à leur dernière demeure.

A ma grande surprise, c’étaient des femmes qui suivaient en premier lieu le cortège funèbre. Dans une tempête de youyous et de larmes, ces femmes avaient remonté la rue Boukhris vers Bab Djedid puis descendu le boulevard, prenant la direction du Djellaz.

Je me souviens avoir suivi le cortège, comme quelques enfants, à la fois impressionnés et surpris. Un demi-siècle plus tard, je peux témoigner de cette incroyable communion avec le saint qui venait de mourir et de cette procession surréaliste pour l’époque, car entièrement conduite par des femmes qui plus est toutes voilées.

Pour plusieurs raisons, ces images m’ont toujours accompagné et convoquent à chaque fois beaucoup d’émotion. Je pourrais les décrire par le menu mais l’espace d’une chronique ne s’y prête pas.

Sinon, dans cette mémoire des enterrements légendaires, comment ne pas penser à ceux de Jamel Abdenasser ou d’Om Kalthoum, les premiers que nous ayons presque vécus en direct grâce à la télévision.

Ces marées humaines qui accompagnaient les dépouilles jusqu’à leurs dernières demeures restent indélébiles dans mon souvenir. D’ailleurs en ce temps, les Actualités tunisiennes que nous regardions avec les films revenaient souvent sur les funérailles mythiques.

De Staline à De Gaulle, la douleur des peuples et la postérité des leaders étaient largement véhiculées par les images. Nous l’avons constaté lors des funérailles du premier président de la République tunisienne à décéder pendant son mandat.

Désormais, BCE a rejoint Bourguiba dans le linceul de l’éternité et le Panthéon des présidents de la République tunisienne.

Paix à leurs âmes et puissions-nous aussi, tout en cultivant la mémoire de Moncef Bey, avoir une pensée pour Lamine Bey, dernier souverain husseinite qui repose dans la nécropole familiale au cimetière Sidi Abdelaziz de la Marsa.

Lui aussi a mérité de la nation, ses funérailles aussi résonnent en creux dans notre mémoire collective et il mériterait également un ultime hommage, fût-il celui de la République qui l’a détrôné un certain 25 juillet 1957.

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