Les vertiges chronologiques de la toponymie tunisienne

La toponymie est une science exacte et fuyante. Par exemple, les habitants de Radès ne savent pas tous que le nom de leur ville vient du latin « rates » qui est à l’origine de « radeau ». Dans l’Antiquité, la ville se nommait Maxula et comme on y allait par le bac, on disait Maxula per rates. De nos jours, on a gardé rates et oublié le reste.

Les toponymes d’origine latine sont légion en Tunisie. Thuburbo a donné Tebourba, Beja vient de Vaga, Sbeitla trouve son origine dans Sufetula et Korba dans Curubis. Les exemples sont si nombreux et parfois étonnants qu’on pourrait remplir des dizaines de pages en égrenant des locutions latines légèrement déformées par les siècles.

Les mêmes remarques peuvent être faites pour ce qui concerne les toponymes d’origine punique, berbère ou arabe. Kairouan vient par exemple de la même racine que caravane et s’origine dans le mot persan signifiant « caravansérail  »
Tunis serait un toponyme immémorial dont l’étymologie est berbère et veut dire bivouac, halte, abri. Soit dit en passant Tunis et Kairouan ont ainsi le même sens de lieu où l’on s’arrête pour reprendre des forces.

La toponymie tunisienne est inépuisable car elle puise aussi bien dans le phénicien que chez les Vandales germaniques ou les Byzantins. Carthage est un terme qui provient de Kart Hadach qui a le sens de Nouvelle cité dans le parler des Phéniciens.

On pourra comparer ce toponyme d’origine sémitique à la manière dont nous disons « nouvelle ville » en arabe et en hébreu, des langues cousines. Soit dit en passant, « arbi » (arabe) et « abri » (hébreu) sont si proches qu’il suffit de simplement déplacer une lettre.

Je le répète : la toponymie tunisienne est inépuisable avec ses Hunericopolis, Hergla, Soussa, Gafsa, Jendouba, Tamezrat, Telmine ou Kerkennah. Soulignons au passage que, comme Tunis et Kairouan, Carthage et Nabeul ont le même sens puisque Neapolis veut dire « Nouvelle ville », ce qui est aussi le cas de Kart Hadach qui est à l’origine de Carthage.

Avec la succession des civilisations et au gré des flux humains, les villes changent de noms. Tacapes a fini par donner Gabès et Thabraca est devenu Tabarka.
Parfois et c’est saisissant, les toponymes ne changent pas : Bulla Regia a gardé son nom latin depuis vingt siècles et c’est la même chose pour Dougga avec une légère altération du Thugga original.

Ce qui me fascine davantage, c’est qu’en contrebas du site antique, il existe une ville qui se nomme Nouvelle Dougga dans laquelle ont été recasés des nomades sédentarisés dans les méandres de la Thugga historique.

Ces séismes de la chronologie m’assaillent aussi dans des lieux retirés où, comme à Sidi Medien, non loin de Zaghouan, des pierres de taille antiques ont été réemployées pour construire des logements de fortune au temps de la transhumance. Même les immenses citernes de Carthage ont servi de refuge à des nomades jusqu’au début du vingtième siècle.

Avec la présence française, la toponymie tunisienne va connaître un tournant. De nouveaux établissements vont voir le jour qui porteront des noms français et parfois, l’usage fera en sorte que des toponymes français se substituent aux désignations vernaculaires. Citons par exemple l’emblématique Ferryville, le lointain Fort–Saint, le très métis Sainte-Marie du Zit et aussi les Massicaut, Philippe Thomas et autres Enfidaville, Fochville et autres noms composés.

Deux remarques en passant. En premier lieu, malgré les nombreux mots italiens qui existent dans la langue tunisienne, il n’y a pas de toponymes italiens. D’autre part, une anecdote mérite d’être relevée. Elle concerne le lieu-dit Cheylus qui existe toujours et se trouve sur la route du Fahs. Ce nom n’a pas été changé car il a été considéré comme un toponyme latin alors qu’il s’agit du patronyme du colon qui possédait les terres agricoles de la région.

À l’indépendance, le processus de tunisification a en ce sens visé – à de rares exceptions près – les toponymes d’origine française. Les noms de rues ont quasiment tous changé et plusieurs villes ont pris de nouvelles appellations. Par exemple, Ferryville est devenu Menzel Bourguiba et Massicaut a été renommé Borj El Amri.

La liste est longue mais retenons que l’usage a retenu des toponymes de quartiers comme Lafayette, Le Passage, Crèmieuxville, la Petite Sicile ou la Petite Malte. Certains noms de cités populaires ou huppées n’ont pas changé comme Notre-Dame ou Saint-Henri et Saint-Gobain.

Il y aurait tant à dire! Sur Tahent dont le nom remonte à la nuit des temps et signifie « rocher », sur Medjez el bab dont le toponyme rappelle la présence d’une porte romaine non loin d’un gué, sur Monastir dont l’origine se confond avec « monastère »…

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