Notre arc-en-ciel sous le croissant

Peut-être faudrait-il expliquer ma démarche à venir, en éclairer le sens avant d’entrer dans le vif du propos.

Depuis lundi, je vis en pleine résonance avec plusieurs membres de la grande famille juive tunisienne. Même s’il m’arrive de l’employer, j’ai toujours au fond de moi-même, récusé le qualificatif de « communauté ».

Car ce terme crée à la fois une césure et une distance, un écart qui sépare un groupe de la communauté nationale au nom de sa spécificité religieuse. Bien sûr, le réflexe communautaire est bien présent mais comment pourrait-il en être autrement quand on est issu d’une minorité qui continue à rétrécir.

Là n’est pas mon propos pour le moment car je savoure encore le « seder » de lundi dernier et les deux premiers jours de Tichri qui sont synonymes de Rosh Hachana. De fait, je me place déjà dans la perspective de Souccoth ainsi que celle encore plus solennelle de Kippour.

En cette période de l’année, je ressens plus fortement la judéité que je porte, ce sentiment diffus et profond que chaque enfant d’Abraham devrait connaître.

Loin de moi les élucubrations mystiques ou les empathies trompeuses. Il se fait simplement que ces premiers jours de l’année hébraïque et leur cortège de traditions m’ont toujours interpellé. À chaque Rosh Hachana, je me promets de tenir un journal intime pour partager un peu de cette judéité que j’assume et revendique.

Ce serait un moyen d’expliquer à mes lecteurs quelques versants ou versets d’une altérité paradoxalement commune à tous. Le sens ultime de Kippour, pour citer un exemple, mérite d’être mieux compris par ceux qui n’ont pas fait le chemin vers cette tradition.

De même, la précarité qui structure les rites de Souccoth doit être comprise et assimilée pour se saisir pleinement de ce rituel. Enfin, pour rester au seuil de l’année, la splendeur de Simha Torah doit être expliquée en tant que rituel cyclique pour dire ce que sont la fidélité et la vénération.

Je voudrais modestement expliquer tout cela en racontant aussi l’écume de mes jours, en tenant ce journal que je crois profondément marqué par cette judéité qui est notre racine commune, parfois oubliée et d’autres fois niée ou rejetée.

Je tenterai d’écrire sans faire trop de phrases. Simplement dire ce qui doit l’être et surtout expliquer ce qui fonde un juif tunisien, sereinement et dans la limpidité relative de ce que je crois.

Ce sont quelques pas que je voudrais faire vers la grande majorité des Tunisiens, ceux que je connais et qui me ressemblent ainsi que tous les autres dont les cœurs sont trop souvent hermétiques à une proximité indéniable.

Pour moi, il s’agit aussi d’un chemin personnel que je voudrais partager, celui d’un agnostique qui se sait culturellement autant musulman que juif et chrétien.

C’est d’une très longue proximité que je voudrais vous parler jour après jour (ou presque) tout en gardant les accents contrastés des lunes qui passent.

Ces dernières heures, c’est une véritable avalanche de signes qui m’invite à prendre la plume. D’abord, la célébration de Rosh Hachana chez mon ami Georges où la plupart des convives étaient musulmans et curieux de mieux connaître la tradition juive.

Ensuite, le fait que ce même lundi, je l’ai passé sur le tournage d’un documentaire sur les lieux de mémoire du judaïsme dans la Carthage antique. Enfin, et ce n’est pas la moindre des choses, j’ai été rasséréné par les échanges de vœux sur la Toile, ponctués par de festifs et sincères « Shana Tova » qui fusaient de partout.

Me voici donc au deuxième jour du Nouvel an, en train d’écrire un prologue à ce qui devrait m’accompagner aussi longtemps que je saurais trouver les mots justes.

Et pour terminer ce préambule, j’ajouterais que les Tunisiens ont une chance qu’ils ne goûtent pas toujours à sa juste saveur: nous sommes l’un des peuples qui, chaque année, accueille quatre fois le Nouvel an.

Il suffit d’y penser puisque nous fêtons non seulement le 1er janvier mais aussi le premier jour de l’année hegirienne, le premier jour de l’année ajmi dont le calendrier ponctue le travail de la terre et le Rosh Hachana juif.

Cette diversité et cette profondeur de notre héritage témoignent bien du caractère pluriel de notre peuple. À nous de savoir cultiver et transmettre ce legs qui est un peu notre arc-en-ciel sous le croissant.

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