Il y a 44 ans, Abdel Halim Hafez nous quittait…

Abdel Halim Hafez

 

Cela fait 44 ans aujourd’hui que Abdel Halim Hafez (21 Juin 1929 – 30 Mars 1977) nous avait quittés. C’était pour moi l’occasion de regarder le dernier feuilleton qui lui a été consacré et qui est censé raconter sa vie, du jour de sa naissance jusqu’à son décès : Le rossignol, l’histoire d’une nation/العندليب حكاية شعب réalisé en 2006 par Gamal Abdel-Hamid, d’après un scénario de Medhat Al-Adl, avec dans les principaux rôles Abla Kamel, Kamal Abu Raya, Mohamed Al Shakankeery, Lekaa Elkhamissi, Shady Shamel et Majdi Kamel.

Abdel Halim Hafez
Shady Shamel dans le rôle de Abdel Halim Hafez et Mofid Ashour dans le rôle du compositeur Mohammed Al-Mougui.

Mal écrit, mal réalisé et comportant beaucoup de lacunes, ce feuilleton n’avait pas eu de succès lors de sa diffusion à la TV. Je ne l’ai pas aimé non plus, mais je n’ai pas regretté de l’avoir regardé. Il a été le fil conducteur pour faire des recherches sur Abdel Halim Hafez. Après l’avoir vu, j’ai dû lire des centaines d’articles sur l’artiste, regarder des heures d’interviews de Halim et de personnes qui l’ont côtoyé, et des dizaines de reportages et documentaires faits de son vivant et après son décès. C’était intéressant de découvrir l’homme et l’artiste, mais surtout de connaitre la genèse de ses chansons et films. D’ailleurs, cela fait une drôle d’impression de réaliser qu’il y a eu une époque où ces chansons n’existaient pas et que certaines d’entre elles avaient introduit des innovations que le public d’antan avait été surpris de découvrir. Pour ma génération, Abdel Halim, ses chansons et ses films, avaient toujours été là et avaient fait partie de notre quotidien.

Un des plus gros défauts de ce feuilleton est le maquillage des acteurs. Une tonne de fond de teint foncé sur les visages, en une couche tellement épaisse qu’elle fausse leurs expressions. Ils paraissent ainsi figés, artificiels et parfois même grotesques. Par exemple, pour le jeune Shady Shamel qui joue Halim, l’excès de fard à joues, peut-être pour accentuer sa minceur, le rend ridicule. Il avait même eu du fard à paupière bleu turquoise à un moment où malade il avait fermé les yeux…. Le pire est que le réalisateur use et abuse des gros plans sur leurs visages.

Ce mauvais maquillage est tellement dérangeant, qu’il empêche de voir en ces acteurs des personnages représentants des personnes réelles qui ont vraiment existées !

Les acteurs eux-mêmes, à l’exception peut-être de Abla Kamel qui a joué le rôle de Alya la sœur de Abdel Halim et Kamal Abu Raya qui a joué le rôle de Ismail son frère ainé, sont mauvais. Ils jouent et surjouent. Ils sont antipathiques et artificiels.

Le scénario comporte des lacunes et est déséquilibré.

De très longues scènes sont consacrées à Gamal Abdel Nasser : ses états d’âme, sa maladie, ses réunions… Quel intérêt pour un feuilleton sur Halim ? Contextualiser ? Dire que Halim se sentait patriote et se disait enfant de la révolution ? On pouvait nous dire que Halim était patriote sans insister autant sur Gamel. Prouver que Gamal et Halim étaient amis ? On pouvait nous montrer ces liens d’amitiés sans exagérer. Justifier qu’Abdel Halim avait chanté des dizaines de chansons patriotiques ? Nous le savons tous. On dit d’ailleurs qu’il est l’unique chanteur au monde à avoir raconté une partie de l’histoire de son pays en chansons. Mais tout cela ne justifie pas les longues scènes où on est obligé de supporter Gamal Abdel Nasser, sa famille, ses enfants…

Abdel Halim Hafez jeune…

Le feuilleton aurait été bien plus intéressant s’il avait plus insisté sur la personnalité de Halim, sur ses bonheurs, ses peines et souffrances, sa manière de penser, de travailler, de voir la vie…

Ce feuilleton nous apprend que Abdel Halim Hafez avait eu une vie très difficile, dès sa naissance, sa mère étant décédée quelques jours après l’avoir mis au monde. Son père également n’avait pas tardé à la rejoindre. Enfant, Halim avait donc était élevé par son oncle maternel, qui avait même dû le placer pendant plusieurs années dans un orphelinat. C’est également enfant, en se baignant dans le Nil, que Abdel Halim Hafez avait contracté la bilharziose, qui l’avait fait souffrir toute sa vie et avait fini par le tuer. Un peu plus âgé, il avait enfin eu la chance de pouvoir intégrer l’Institut de Musique Arabe du Caire et d’être ensuite embauché à la radio, ce qui lui a permis d’être enfin « découvert » et de débuter sa carrière d’artiste.

En fait, le feuilleton ne rajoute pas grand-chose à ce qu’on peut lire sur la page Wikipédia de l’artiste, surtout que ni le scénariste, ni le réalisateur n’ont su y mettre des émotions.

Pourtant il y avait beaucoup à dire sur Abdel Halim Hafez.

Abdel Halim Hafez malade…
Abdel Halim Hafez, chez lui, malade

Le feuilleton aurait, par exemple, pu insister un peu plus sur sa maladie, qui avait beaucoup influé sur le cours de sa vie (16 opérations chirurgicales et 25 hospitalisations en Angleterre, France et USA). A part toutes les souffrances et les privations que Halim avait endurées, on aurait pu nous parler des conséquences de cette maladie sur son métier: il devait parfois s’arrêter de travailler pendant de longues périodes, des tournages étaient reportés, des répétitions annulées…

En plus, il fallait s’adapter à Halim et à ses horaires. L’artiste avait une phobie : depuis une nuit où il avait eu une hémorragie, il avait une peur panique d’avoir une nouvelle hémorragie pendant son sommeil et que personne ne s’en aperçoive puisque tous dorment la nuit. Il avait donc pris l’habitude de dormir vers 8h du matin, pour que sa sœur Alya, déjà réveillée, puisse le surveiller et veiller sur lui.

La journée de Halim ne commençait donc que l’après-midi. Ce que n’avait pas compris le réalisateur Helmy Rafla qui s’était obstiné à tourner le film Maa ‘boudât Al-Gamahir/L’idole du public (1967) pendant la journée. Le tournage avait donc duré 4 ans, Halim étant souvent absent, et ayant aussi été souvent malade. Dans le feuilleton, on a répété à plusieurs reprises que le tournage avait duré 4 ans, sans en expliquer les raisons.

Par contre, pour le tournage de Aby Fawq Al-Shagara/Mon père en haut de l’arbre (1969), le réalisateur Hussein Kamal avait compris qu’il fallait s’adapter et planifier les tournages à partir de 19h00, tout s’était donc très bien passé, Halim étant là à l’heure chaque soir.

Pour tourner les scènes qui se passaient pendant la journée à la plage, il a fallu que l’associé de Halim vienne le surveiller la nuit pour qu’il puisse dormir et travailler la journée.

Pour ces mêmes scènes à la plage d’ailleurs, il y avait eu un autre problème : Halim avait refusé catégoriquement de se mettre en maillot de bain. Dispute avec le réalisateur. Finalement Halim lui avait demandé de le suivre dans sa loge. Il avait enlevé ses vêtements et surprise : il avait plusieurs cicatrices sur le corps, dont une énorme qui allait de son ventre à son dos. Hussein Kamal lui avait alors promis que ces cicatrices seraient maquillées et qu’il ferait en sorte de le filmer de façon que personne ne puisse les voir. Pareil pour une scène où il devait être au lit avec Nadia Lotfi, où une lumière tamisée avait servi à camoufler ces cicatrices. Aby Fawq Al-Shagara a été un des trois films égyptiens ayant réalisé le plus grand nombre d’entrées dans les salles de cinéma. A sa première sortie en Egypte, il était d’ailleurs resté à l’affiche plus d’un an !

Abdel Halim Hafez et Mervat Amin à la plage dans le film « Aby Fawq Al-Shagara »
Abdel Halim Hafez perfectionniste…

Halim était aussi connu pour être très perfectionniste et très méticuleux dans son travail. Et bien qu’il fût son propre producteur, il ne regardait pas à la dépense lorsqu’il s’agissait de son métier. L’important était que tout soit parfait. Il pouvait par exemple faire refaire tout un décor pour un simple détail. Il pouvait passer des heures à discuter un détail dans un film, ou un mot ou une note pour ses chansons. Il avait par exemple passé de très longues heures au téléphone avec le poète Nizar Kabbani pour faire changer quelques paroles de la chanson Qariat el fingan, sans se soucier du prix de la communication téléphonique internationale !

Lors du tournage du film Alkhataya/Le pêché (1962), Halim devait être violemment giflé par Imed Hamdi, qui jouait le rôle de son père. La scène avait été tournée 13 fois. C’est Halim lui-même qui demandait à la refaire. Il voulait que la scène paraisse réelle et insistait à chaque fois pour qu’Imed Hamdi le frappe plus fort. Du coup, ce dernier avait fini par le frapper tellement fort, que Halim en avait saigné, avait craint de perdre une molaire et avait dû se faire soigner pour cela. Il acceptait ces souffrances, et faisait beaucoup d’efforts pour être bon acteur, ne voulant pas qu’on dise de lui qu’il n’était engagé au cinéma que parce qu’il était chanteur.

Cette gifle avait été tellement forte et la souffrance tellement réelle que les fans de Halim en avaient voulu à Imed Hamdi d’avoir fait mal à leur idole. Imed Hamdi avait lui-même témoigné qu’après la sortie du film, là où il allait, les gens lui en faisaient le reproche. Cette scène lui avait d’ailleurs causé du tort et lui avait valu de rester sans travailler pendant une certaine période, le temps que les fans de Halim oublient et lui pardonnent cette gifle !

Rien de cela n’a été dit dans le feuilleton.

Abdel Halim Hafez et les autres artistes…

A part une dispute avec Om Kalthoum qui avait voulu l’empêcher de chanter à un gala de l’armée, le feuilleton n’a pas non plus parlé des relations de Halim avec les autres artistes de son époque, tels que Farid Al Atrache, Shadia, Souad Hosny, Faten Hamama… Comment se comportait-il avec ces artistes ? Entretenait-il avec eux des relations amicales ? Des jalousies et rivalités ? Aucun mot !!! Pourtant les soirées chez Halim étaient légendaires. Pourquoi ?

Le feuilleton ne parle pratiquement que de ses relations avec les compositeurs et musiciens, tels que Kamal El-Tawil, Baligh Hamdi, Mohammed Al-Mougui avec lesquels il travaillait et avec lesquels il entretenait en général de bonnes relations et de Mohamed Abdelwahab, qui était son associé dans la maison de production Sawt il Fen. Dans une de ses interviews, Abdel Waheb avait d’ailleurs dit qu’il aimait Halim, parce qu’il était un artiste accompli, qui avait une grande présence sur scène, et qui contrairement aux artistes de son époque, avait sa propre façon d’être, de bouger, de communiquer avec son public, et avait su ainsi se faire aimer par lui.

Abdel Halim Hafez et Souad Hosny, mariés? 

Des dizaines d’articles et même des livres racontent la grande histoire d’amour entre Souad Hosny et Abdel Halim, certains disant même qu’ils s’étaient mariés en secret. Vrai ou pas ? Contrairement aux proches et au médecin de Souad Hosny qui confirment ce mariage, la famille de Halim et ses proches démentent catégoriquement cette union mais reconnaissent qu’il y avait bien eu une grande histoire d’amour entre eux. Plusieurs témoignages relatent à quel point Souad Hosny se tenait aux cotés de Halim, comment elle prenait soin de lui lorsqu’il était malade… De nombreux articles racontent également la jalousie maladive de Halim en ce qui concerne Souad, et qu’il lui était même arrivé de la suivre en voiture pour savoir où elle allait et avec qui. Mais rien dans le feuilleton.

Abdel Halim Hafez
Souad Hosny et Abdel Halim Hafez
Abdel Halim Hafez et Hassan II, une solide amitié…

Dans l’un des épisodes, on apprend que Halim avait découvert que ses chansons et films étaient interdits au Maroc. Il avait écrit à Hassan II pour en demander la raison et avait alors su qu’on avait fait croire au roi qu’il avait pris le parti de l’Algérie dans le conflit du Polisario. Lorsque Halim avait prouvé souverain qu’il était « innocent », ils étaient devenus très amis.

Mais aucun mot n’a été dit à propos de la tentative de coup d’Etat contre Hassan II le 10 juillet 1971 à Skhirat, alors qu’Abdel Halim Hafez était au Maroc pour assister au 42ème anniversaire du roi.

Pendant qu’il se trouvait à la radio marocaine pour enregistrer une chanson, l’artiste avait été pris en otage par les terroristes qui lui avaient demandé de lire un communiqué à la radio, ce qu’il avait refusé, malgré les menaces de le tuer.

Ce refus avait consolidé les liens d’amitié entre Abdel Halim et Hassan II. Pour le récompenser, ce dernier lui avait d’ailleurs octroyé la nationalité marocaine (avec passeport diplomatique !!) et l’avait décoré.

Il y a encore beaucoup à dire à propos d’Abdel Halim Hafez, dommage que le feuilleton soit passé à côté. Ce qui explique surement son échec auprès du public.

Abdel Halim Hafez en Tunisie…

Bien sûr j’aurais aimé qu’on y parle aussi des deux visites que Halim avait faites en Tunisie, mais je suppose qu’il aurait alors fallu parler de toutes ses visites et concerts dans tous les autres pays arabes, ce qui est impossible !

Abdel Halim Hafez en Tunisie en 1968

Abdel Halim Hafez est venu deux fois en Tunisie. La première en 1968, dans le cadre du festival du Corail de Tabarka. Il était resté deux semaines, et avait été reçu en grandes pompes, aussi bien par Bourguiba, Wassila, plusieurs artistes tunisiens que tous les citoyens. Il avait donné, je crois, deux concerts. Lors d’un des deux concerts, il avait porté une Jebba qamraya (lin) avec un grand machmoum à la main et avait chanté pour la première fois El wayl el wayl et Habibaha. Abdel Halim avait dit lui-même qu’il n’oublierait jamais ces 15 jours passés en Tunisie!

C’est à l’occasion de cette visite que Halim avait dédié une très belle chanson à Habib Bourguiba à l’occasion de son 65ème anniversaire.

La deuxième visite avait eu lieu en juin 1970 pour le cinquantenaire du Club Africain.

Ces concerts avaient été enregistrés par la toute jeune Radio Télévision Tunisienne (RTT), et sont aujourd’hui numérisés.

Halim et son associé et avocat Magdy Amroussi avaient été très étonnés par les spectateurs tunisiens, qu’ils avaient trouvé très ordonnés et très respectueux. Ah s’ils les voyaient aujourd’hui !

Abdel Halim Hafez s’en est allé…

Abdel Halim Hafez est décédé le 30 mars 1977 au King’s College Hospital de Londres. Il a été inhumé au Caire le 2 avril. Environ un million de personnes ont assisté à ses funérailles, les plus importantes de l’histoire de l’Egypte, après celles de Gamal Abdel Nasser et d’Om Kalthoum. A l’annonce de son décès, une dizaine de jeunes filles s’étaient suicidées par désespoir.

Les funérailles de Abdel Halim Hafez

Comme l’avait demandé Abdel Halim lui-même, à chaque anniversaire de son décès, son appartement, situé dans le quartier de Zamālek (Le Caire) s’ouvrait au public. Mais depuis 2019 sa famille a mis fin à cette tradition, arguant du fait que les admirateurs, trop nombreux, n’étaient pas soigneux et que certains objets avaient été endommagés. La commémoration de son décès se fait désormais dans son mausolée.

Abdel Halim Hafez
La chambre à coucher de Abdel Halim Hafez

Il est regrettable qu’en 44 ans, il n’y ait eu aucune initiative réelle et effective pour créer au Caire, un Musée Abdel Halim Hafez, comme il en existe pour Om Kalthoum et Mohamed Abdelwahab. A croire que les héritiers de Halim n’ont pas été à la hauteur de la succession. J’ai plus lu des articles racontant leurs diverses disputes et procès à propos de droits, que des actions concrètes en vue de préserver le nom et la mémoire de leur oncle ou frère, qui a à son actif 241 chansons inédites et 9 reprises, sans oublier les 22 films dans lesquels il a joué et/ou chanté et les 5 films qu’il a produits.

Abdel Halim Hafez
Une statue de Abdel Halim Hafez dans les jardins de l’Opéra du Caire

Dernièrement, un grand concert, avec Halim en hologramme, a été annoncé au Caire pour le mois d’avril prochain. Une bataille juridique a d’ailleurs commencé entre les organisateurs de ce concert et les héritiers de Halim qui disent avoir été surpris d’apprendre la tenue de ce concert par la presse. En fait, j’ai l’impression qu’on n’entend ces héritiers que lorsqu’il s’agit d’argent, même si bien sûr, ils sont dans leurs droits de réclamer leur dû. Mais je souhaiterais tellement les voir faire quelque chose de concret pour perpétuer la mémoire de Halim !

Neïla Driss

 

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