Mustapha Filali, une perte incommensurable

La Tunisie a perdu, le dimanche 20 janvier courant, l’un de ses meilleurs fils, Mustapha Filali, qui a consacré sa vie à servir sa patrie avec abnégation et loyauté. Né le 5 juillet 1921, à Sidi Ali Ben Nasr Allah (gouvernorat de Kairouan), il fit ses études secondaires à Sadiki et supérieures à la Sorbonne. Après avoir obtenu une licence es-langue et littérature arabes, il fut professeur au Lycée Carnot de 1947 à 1955.

Mon ami Khaled Ben Sassi m’a affirmé qu’il voulait être nommé professeur dans un coin perdu où il n’y a aucune sorte de distraction pour pouvoir préparer dans les meilleures conditions l’agrégation d’arabe mais le regretté Abed Mzali, l’un des cadres de la direction de l’Education nationale et des Beaux-Arts, à cette époque, insista pour qu’il accepte d’être nommé à Carnot, parce qu’il se préparait à créer des classes sadikiennes dans les établissements secondaires qui appliqueraient le programme d’enseignement du Collège Sadiki de façon que la langue arabe ne soit plus enseignée comme les langues étrangères et il comptait, entre autres, sur lui, pour que cette réforme réussisse. A signaler que MM CHédly Klibi, Hassine El Oued et Mohsen Ben Hamida, étaient, également, professeurs d’arabe à Carnot, à ce moment-là.

Fin décembre 1955, Mustapha Filali fut nommé sous–directeur de Radio Tunis. En effet, le directeur était français, d’après l’accord entre la France et la Tunisie, signé le 30 octobre 1953 (sous le protectorat) la France dirigeait la RTT pour 30 ans, s’engageait à créer une T.V. et à recruter 25% de Tunisiens pour faire partie du personnel de la Radio.

Lors des négociations sur l’autonomie interne de notre pays, la France s’en tint à cet accord malgré les efforts déployés par les Tunisiens pour en changer les termes. Ils obtinrent, néanmoins, qu’un additif fut ajouté au protocole d’accord d’après lequel la RTT restait dirigée par la France mais un sous-directeur tunisien dirigerait le programme arabe (autrement dit, serait directeur –adjoint). C’est cette fonction, qui fut confiée au regretté Mustapha Filali. Il l’assuma le mieux du monde.

C’est ainsi que le niveau des émissions s’améliora. Il commit malheureusement une erreur qui lui coûta son poste. La même erreur qu’avait commise le Directeur général de Radio le Caire. Après la Révolution des Officiers Libres égyptiens contre le Roi Farouk, la direction de Radio le Caire fut confiée à l’un de ces officiers. L’une des premières mesures qu’il crut bon de prendre (à tort) fut d’interdire à l’Astre de l’Orient, la grande Oum Kalthoum, de se produire à la radio sous le prétexte qu’elle avait, souvent, chanté devant Farouk.

Ce qu’apprenant, Jamel Abdennaser convoqua ce directeur et lui passa un savon et lui dit : « Vous avez interdit à Thouma de se produire à la radio parce qu’elle avait chanté devant Farouk. Or, le Nil, les Pyramides et autres étaient là du temps de Farouk, l’on doit donc prendre des mesures contre eux ! ». Et la grande Diva redonna des concerts à la radio et recouvra tous ses droits. Ce que le directeur ignorait c’est q’Abdennasser était un grand admirateur d’Oum Kalthoum.

Il a raconté, en effet, que durant la guerre arabo-israélienne, en 1948, le bataillon d’Abdennasser avait été  encerclé et que leur seule distraction et remontant du moral, durant ce siège était d’écouter, à la radio, les immortelles chansons d’Oum Kalthoum. D’autre part, ayant eu un problème de vision et devant subir une opération sur  les yeux, en Amérique, elle fut soignée  aux frais de l’Etat égyptien et c’est Anouar Assadate en personne (Vice-président de l’Etat qui l’accompagna à l’aéroport à son départ et qui l’accueillit à son retour.

Pour en revenir à Mustapha Filali, nommé sous-directeur de la RTT, il suspendit de leur travail.  Abdelaziz Laroui et Mahmoud Bourguiba pour collaboration avec les prépondérants français, Abdelaziz El Aroui que Bourguiba aimait bien, pas uniquement parce qu’ils étaient tous deux monastiriens, mais parce que le Combattant Suprême avait fait des débuts remarquables de journaliste dans le journal d’El Aroui «L’Etendard tunisien ». Notre grand chroniqueur alla donc se plaindre au Président qui mit fin à la sous-direction de Filali (qu’il nomma ministre de l’Agriculture et qui fut le 1er Tunisien à qui fut confié ce portefeuille) et nomma El Aroui, directeur de la RTT par intérim.

Mustapha Filali, à ses débuts dans la vie a été également actif dans l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) où il contribue à l’élaboration du programme économique et social adopté par le Néo-Destour en novembre 1955, lors du Congrès de Sfax où Bourguiba l’emporta sur Salah Ben Yousef.

L’UGTT fut récompensée pour ses positions favorables à Habib Bourguiba, dans sa lutte contre Salah Ben Youssef comme nous l’avons vu par l’attribution du portefeuille de ministre de l’Agriculture à Filali dans le gouvernement formé le 15 avril 1956 ; trois autres portefeuilles sont attribués à des syndicalistes : Lamine Chebbi à l’Education, Ezzeddine Abassi aux Travaux publics et Mahmoud Khiari aux Postes, Télégraphes et Téléphones. A son poste, Filali contribue à la dissolution des habous. Désigné par surprise, en octobre 1957, pour prendre le portefeuille de  l’Information en remplacement d’Abdallah Farhat, il quitte le gouvernement le 30 décembre 1958.

Du 26 octobre 1971 au 31 octobre 1972 il est directeur du Parti socialiste destourien avant de laisser sa place à Ferjani Bel Haj Ammar. Filali est également élu à l’assemblée constituante de 1956, comme représentant de la circonscription de Kairouan-Zlass, puis à l’assemblée nationale en 1959 et 1964. Après la révolution de 2011, il siège à la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique.

Au niveau international, Filali dirigea le bureau maghrébin de l’Organisation internationale du travail basé en Algérie. Il fut également membre du conseil d’administration du Centre d’études de l’unité arabe à Beyrouth.

Mustapha Filali a fait quelques publications a écrit dans quelques journaux (الصباح) et revues (الندوة)-

Je conserve précieusement, un article exhaustif sur le T.N.P (Théâtre National Populaire) dirigé par le grand homme de théâtre Jean Vilar quand le T.N.L est venu en tournée, à Tunis.

Quant aux ouvrages qu’il a publiés, citons notamment :

  • L’Islam et le nouvel ordre économique international
  • Maghreb, l’appel du futur
  • موائد الانشراح (Les Tables de la béatitude)

J’ai lu ce dernier ouvrage et j’ai assisté à sa présentation par son auteur et me suis fait dédicacer un exemplaire de l’ouvrage : une des histoires vécues rapportés  par Mustapha Filali dans cet ouvrage est inoubliable.

En voici le résumé :

Peu après l’indépendance, le sud du pays fut envahi par les scorpions. Ayant un peu d’argent de côté, le gouvernement fit appel à la population pour faire la chasse aux scorpions dont il mit en quelque sorte la tête à prix.

Pour chaque scorpion capturé, on touchait une somme donnée, cela donna d’excellents résultats mais à un moment donné, l’argent alloué à cette tâche, vint à manquer. Le gouvernement arrêta l’achat des scorpions.

Un citoyen n’ayant pas appris cette décision s’amena à une Délégation portant un gros sac rempli de scorpions. Le Délégué lui ayant appris la situation, il en fut dépité mais ayant bon cœur il décida de donner ses scorpions gratis et vida le sac sur le bureau du Délégué. Le personnel de la Délégation mit une journée entière à faire la chasse aux scorpions et en débarrasser le bureau du Délégué.

Pour terminer, nous sommes un groupe d’amis qui ont fondé un club dont le siège était la librairie du regretté notre ami Salah El Asli : «المكتبة العتيقة »

Or, à un moment donné, Mustapha Filali se joignit à nous et nous eûmes le grand plaisir de profiter de sa grande expérience de la vie et de sa vaste culture.

رحمه الله وأسكنه فراديس جنانه –                        

Moncef CHARFEDDINE
Tunis-Hebdo du 28/01/2019

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