Tunisie : La production de lait diminue de 7% par an !

  • « Des contrebandiers détournent d’énormes quantités de lait pour les vendre aux frontières »
Karim Daoud, président du syndicat national des agriculteurs
La crise du lait a fait couler beaucoup d’encre sans que l’on sache véritablement si le pays doit s’inquiéter ou non. D’un côté, les producteurs se plaignent de l’augmentation des coûts de production et de leurs faibles rentrées financières, de l’autre, l’Etat régule avec sang froid le marché de la consommation en exportant et en important du lait selon son excédent ou sa pénurie.
Récemment, le président de la Chambre syndicale des industries laitières, Boubaker Mehri, a annoncé, à son grand désarroi, que la Tunisie importera 13 millions de litres de lait pour couvrir les besoins du marché. Information aussitôt démentie, par le ministre du Commerce, Omar Béhi, qui a tenté de minimiser la chose en affirmant que les quantités de lait importées ne dépasseront pas les 6 millions de litres, soit 1% de la consommation nationale et que la Tunisie a exporté près de 15 millions de litres durant cette année.
Mais alors, à quel niveau cette crise prend-elle sa source et pourquoi importe-t-on du lait si l’on continue d’en exporter ? Karim Daoud, agriculteur et président du Syndicat National des Agriculteurs (SYNAGRI), nous apporte quelques éclaircissements. Entretien :

Combien de quantités de lait va-t-on importer concrètement et pourquoi ?

On ne peut pas se prononcer sur un chiffre exact car cela dépend de l’évolution du marché de consommation. L’Etat parle d’importer 5 à 6 millions de litres mais ce ne sont que des estimations. On va d’abord importer 1 million de litres, on voit si c’est suffisant et si ce n’est pas le cas, on importera encore un autre million et ainsi de suite.

« Il faut réviser régulièrement
les coûts de production
par rapport aux cours du dinar »

Ces importations viennent compenser la pénurie de lait due aux périodes de basses lactations mais surtout et j’insiste, à une baisse inquiétante de la production qui ne fait que s’accentuer au cours des ans. Depuis une dizaine d’années déjà, on assiste à une diminution de 7% par an de la production de lait.

L’augmentation de 124 millimes du prix du lait à la production, faite en juillet dernier, n’a-t-elle pas était bénéfique aux producteurs ?

Absolument pas ! On ne fait qu’éponger le sol alors que le robinet fuit toujours. D’ailleurs, nous l’avons dit en juillet, une augmentation de 200 millimes s’imposait ! Si l’on remettait cette question sur la table aujourd’hui, on demanderait une augmentation de 220. Pourquoi ? Parce que les coûts de production n’ont cessé de grimper étant donné que la nourriture des bovins est en grande partie importée et que le dinar continue sa dégringolade par rapport à l’euro (1€ = 3,06 DT au 3 juillet 2018 et 3,23 DT au 14 septembre 2018).

Compte tenu du fait que l’Etat refuse de revoir régulièrement les prix de vente par rapport aux coûts de production en tenant compte de la conjoncture économique du marché mondial, on continuera d’importer de plus en plus de lait. Jusqu’à quand la caisse de compensation, qui est d’ailleurs financée par le contribuable, va-t-elle suffire ? Il est temps de dévoiler la partie immergée de l’iceberg et d’augmenter le prix du lait à la consommation.

Pourquoi importer du lait si l’on a les moyens d’en exporter ?

Entendons-nous bien, la Tunisie est un tout petit exportateur à l’échelle internationale. D’ailleurs, on ne peut pas respecter le cahier des charges extrêmement exigeant des pays européens, en particulier celui de la France, notre premier partenaire commercial. En revanche, nous avons des marchés avec l’Algérie et la Libye depuis plus d’une vingtaine d’années.

« Les marchés algériens et libyens
sont des marchés
que l’on ne doit pas perdre »

Le fait de continuer à vendre du lait à ces pays, à des tarifs assez élevés naturellement, permet de respecter et de renouveler nos contrats de ventes avec eux. L’Algérie et la Libye sont deux pays assez désertiques et n’ont pas les moyens naturels pour faire de l’élevage bovin comme nous.

Ne vaudrait-il pas mieux d’assurer d’abord nos réserves personnelles puis de penser à autrui ?

C’est évident ! Toutefois, la Tunisie traverse une grave crise économique et nous ne pouvons pas nous permettre de perdre certains marchés internationaux. Par contre, on est en train, progressivement, de perdre le nôtre. Le problème ne concerne plus le lait seulement mais aussi le beurre. On assiste depuis quelques mois à des périodes de pénurie de beurre.

Les gens font des stocks quand ils trouvent un marchand qui en vend. C’est exactement le même problème que celui de la nourriture des animaux. Les matières premières nécessaires à la fabrication de notre beurre viennent, également, de l’étranger et nos importateurs n’ont plus trop les moyens d’en faire venir suffisamment.

N’y a-t-il pas des gens qui profitent de cette situation désastreuse pour se remplir les poches ?

Bien sûr ! Au final, l’une des principales maladies de la Tunisie, c’est le marché parallèle. Le secteur du lait est directement concerné. Plusieurs éleveurs tentent de s’en sortir en vendant leurs vaches en Algérie et des contrebandiers détournent d’énormes quantités de lait pour les vendre aux frontières.

Mais il faut savoir que le véritable problème est au niveau du producteur. Si l’Etat veut investir, correctement, dans ce secteur, il doit importer des vaches moins coûteuses et arrêter les rentiers qui abusent des réserves de changes pour importer des biens de consommation à tout va.

Propos recueillis par Mohamed Habib LADJIMI
Tunis-Hebdo du 17/09/2018

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