Hichem Anene, directeur à la STEG : « D’ici 2019, on ne parlera plus de déficit de production ! »

Réseau d’échange électrique maghrébin
Le 23 juillet 2010, la STEG a enregistré un pic de consommation d’électricité de 3010 mégawatts (MW), soit une augmentation de 13% par rapport au pic de l’année précédente (2660 MW au 25 Août 2009). Cette hausse vertigineuse de la consommation était en grande partie due à l’arrivée irrégulière, sur le marché tunisien, de climatiseurs bon marché et excessivement énergivores en provenance du marché parallèle. Depuis, la demande en électricité n’a fait qu’augmenter d’année en année pour atteindre un record historique de 4025 MW en 2017 (+18% par rapport au pic de 2016).
Dans ce contexte, la STEG n’a cessé de s’adapter aux besoins des consommateurs par le biais de construction de nouvelles centrales de production plus performantes, d’échange d’électricité à travers les interconnexions du réseau électrique entre les pays du Maghreb, et dans le cas échéant, la mise en place de mesures de délestage, sans pour autant discriminer certaines régions du pays.
Suite à l’annonce du PDG de la STEG, Moncef Harrabi, d’importer de l’électricité, le Directeur de production et du transport de l’électricité, Hichem Anene, a bien voulu nous éclaircir sur le sujet :

T.H. : Quelles sont les difficultés rencontrées par la STEG pour satisfaire l’ensemble du pays en électricité ?

H.A. : L’inconvénient majeur de l’énergie électrique est qu’elle n’est pas stockable. De ce fait, la production d’électricité est égale à la demande instantanée. Plus la demande est forte, plus on augmente la production. En Tunisie, deux tiers de la consommation concernent le nord du pays et un tiers le sud. Ce n’est en aucun cas une discrimination nord-sud mais plutôt une réponse à un besoin plus important dans les grandes villes du nord à cause de leur forte densité démographique.

En cas de panne au niveau d’une ligne à haute tension (HT), on aura recours au délestage ou à l’échange d’électricité avec l’Algérie sur la base du contrat commercial de 2014. Le 13 juillet 2018 par exemple, on a eu un problème au niveau du tronçon La Goulette-Mnihla : un citoyen de Bhar Lazrag avait illégalement construit une extension de sa maison qui s’est frottée à une ligne HT. Cela a créé un court-circuit au niveau de ladite ligne, causant l’arrêt d’un groupe de production de la centrale de Radès, et on a enregistré une perte de 100 MW. Immédiatement et automatiquement, on a eu recours à un transfert électrique gratuit d’Algérie vers la Tunisie pour combler ce manque.

Il faut savoir aussi que les puissances maximales des groupes de production à base de turbines à vapeur (TV) et, particulièrement, les turbines à gaz (TG) diminuent avec l’augmentation de la température, ce qui est assez problématique en été. A titre indicatif, la puissance maximale de l’ensemble du parc de production (TV et TG) est de 4775 MW à 25°C. Celle-ci se réduit à 4000 MW à 40°C et à 3890 MW à 45°C.

Ce phénomène physique de dégradation de la puissance en fonction de la température concerne aussi les panneaux photovoltaïques, ce qui est assez aberrant. La migration des cigognes est également un problème. En effet, les oiseaux font leur nid au niveau des modules des poteaux électriques. De ce fait, l’acidité des matières organiques se déverse sur les câbles électriques, ce qui crée des courts-circuits.

« Il existe un échange d’électricité à double sens avec l’Algérie
dont le bilan est, généralement, nul et sans dépense d’argent ! »

T.H. : Quelles sont les mesures prises par la STEG en cas de fortes chaleurs ?

H.A. : Tous les ans, en septembre, on établit une étude prévisionnelle de la consommation par rapport à la météo pour l’été prochain. On effectue également des prévisions journalières de la température ambiante. Ces prévisions sont très difficiles à faire à moyens termes (moins d’une semaine à l’avance) car elles dépendent de la température ambiante et de la température ressentie par le consommateur (température ambiante + humidité) : une température maximum de 34°C à Tunis équivaut à une température ressentie de 39°C.

Ces prévisions sont, en revanche, plus fiables à J-1. Pour 2018, les prévisions de la pointe estivale sont de 4200 MW. On arrive à contenter l’ensemble de la population lorsque les pointes arrivent le samedi ou le dimanche car il y a un ralentissement de l’activité économique pendant les week-ends.

T.H. : On parle d’importer de l’électricité de chez nos voisins maghrébins. Qu’en est-il réellement ?

H.A. : Avant de parler d’importation coûteuse en argent, il est nécessaire de parler du Plan de défense du système électrique national. Nous avons des lignes d’interconnexion avec l’Algérie qui fonctionnent à plein temps. Celles-ci datent d’avant l’indépendance : ligne de Tajernouine-El Aouinet depuis 1952 et celle de Fernana-El Kaala depuis 1956.

Ces interconnexions assurent la stabilité des réseaux et le secours mutuel en cas d’incident. Le réglage actuel permet un échange de 200 MW maximun entre la Tunisie et l’Algérie en cas de besoin immédiat de compensation énergétique entre nos deux pays. C’est un échange à double sens avec un bilan généralement nul et sans dépense d’argent. Le circuit d’échange avec l’Algérie est lié à celui du Maroc qui achète une partie de sa consommation d’électricité à l’Espagne.

Ce plan de défense automatique se base sur la fréquence du réseau électrique établie à 50 hertz (Hz). De ce fait, il faut un équilibre instantané entre l’offre et la demande. Si la fréquence diminue, la demande est supérieure à l’offre. Lors d’une panne, ce plan se met en place automatiquement en étant couplé à un plan de délestage manuel planifié, préparé et maitrisé. Le temps de rétablissement du courant est de quelques minutes (10 minutes environ), ce qui est assez rapide. Contrairement à ce qu’on peut penser, on a des besoins ponctuels avec l’Algérie.

En fin de saison, on évalue la différence d’échange entre nos deux pays et l’un ou l’autre paie la différence. Pour l’année 2017, l’achat à l’Algérie n’a représenté que 0,02% de la production nationale d’électricité. Un chiffre dérisoire.

T.H. : Quelles sont les perspectives d’avenir envisagées par la STEG ?

H.A. : Dans le cadre du COMELEC (Comité Maghrébin de l’électricité), la STEG a proposé d’augmenter le seuil d’échange de l’interconnexion avec l’Algérie de 200 à 350 MW. Une étude est actuellement menée. On tente également de créer un réseau avec l’Italie, ce qui nous permettra en plus de l’aide avec l’Algérie de respirer.

Nous vendons de l’électricité à la Libye qui possède, certes, de meilleures infrastructures, mais qui sont délaissées depuis quelque temps à cause des conflits. L’opportunité d’acheter de l’électricité est établie depuis longtemps, on est d’accord sur le principe d’augmentation du seuil d’échange avec l’Algérie.

Avec la mise en service des deux centrales de production de Radès C de 450 MW (dont 300 MW avant juin 2019) et celle de Mornaguia de 600 MW (dont 300 MW avant juin 2019), on ne parlera plus, d’ici 2019, de déficit de production. Pour rappel, la puissance installée de 5431 MW (ensemble de nos centrales) a permis de produire 18969 GWh pour 2017.

En cas de force majeure, ce qui est très rare, on aura recours à l’achat de gasoil de l’Algérie. A noter, dans ce cas, que les coûts de production seront cinq fois plus cher qu’avec les centrales au gaz.

Propos recueillis par Mohamed Habib LADJIMI
Tunis-Hebdo du 06/08/2018

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