Le « printemps arabe » ou la continuité du Nouveau Grand Jeu – Deuxième partie

Les pétrodollars

Tribune | Par Montacer BEN CHEIKH, Maître de conférences des universités

En 1968, le gouvernement britannique d’Harold Wilson annonce le retrait prochain de ses troupes du Golfe persique. Les politiciens américains s’inquiètent alors de la vacuité des pouvoirs et surtout de l’absence de forces armées alliées dans les pays du Golfe persique. En 1971, les « sheikhdoms » du Bahreïn, d’Oman, du Qatar et des EAU acquièrent leurs indépendances du Royaume-Uni. Cette même année, Nixon met fin à la convertibilité du dollar en or. Mais la dette américaine, aggravée par le poids de la guerre du Vietnam, était déjà très lourde. Pourquoi prêterait-on de l’argent aux Etats-Unis si leur monnaie n’est plus convertible en or ? Les Etats-Unis devaient à tout prix maintenir une demande internationale forte pour le dollar US afin de garder leur statut de puissance économique.

Les pétrodollars

Après la guerre de 1973, les pays arabes producteurs de pétrole prennent le contrôle de la production et de la tarification du pétrole qui étaient tenues jusqu’alors par des conglomérats occidentaux. Les pays arabes augmentent les prix et engagent un embargo sur les exportations du brut. Les prix du pétrole flambent.

Pour les Etats-Unis qui cherchaient à maintenir une forte demande mondiale pour les dollars US après le choc Nixon, le pétrole était un substitut plus que parfait pour l’or. En effet, la demande mondiale d’énergie devenait de plus en plus croissante et bien plus importante que la demande pour l’or. Donc, il suffisait de demander à l’Arabie Saoudite de vendre son pétrole exclusivement en dollars US pour générer une demande artificielle pour les dollars américains via le mécanisme « pétrole contre dollars » (oil for dollars).

Les négociations engagées par les Américains avec l’Arabie saoudite comprenaient deux volets. Le premier volet est militaire. Les Etats-Unis ont promis à Fayçal Bin Abdelaziz de lui fournir des armes et de protéger son royaume contre Israël. Finalement, l’aide militaire américaine accordée à Israël pendant la guerre de 1973 tombait bien pour les Etats-Unis. Sans cette aide, Israël aurait perdu la guerre et Fayçal Bin Abdelaziz n’aurait trouvé aucun intérêt à acheter des armes. Le second volet des négociations est économique. Les Etats-Unis voulaient que l’Arabie saoudite consacre le surplus de ses revenus pétroliers pour l’achat de dettes américaines.

Au bout de plusieurs mois de négociations, Fayçal Bin Abdelaziz exige que les acquisitions de dettes américaines par l’Arabie saoudite soient tenues secrètes. Le deal est conclu.

Le problème de la confidentialité des acquisitions saoudiennes des dettes américaines a été soumis à la Réserve Fédérale des Etats-Unis (la FED). Il se trouve que la vente des bons du Trésor américain est soumise à un mécanisme d’enchères depuis 1929. Donc, elles ne peuvent pas être tenues secrètes. Les autorités monétaires de la FED ont alors créé des dettes « complémentaires » non soumises aux enchères et ont masqué toute trace de présence saoudienne sur le marché des dettes américaines. L’exigence de Fayçal Bin Abdelaziz est restée secrète pendant un peu plus de quarante ans !

La Commission conjointe Américano-Saoudienne sur la Coopération Economique de Kissinger a employé des fonctionnaires Américains dont l’objectif était la promotion de l’exportation de biens américains vers l’Arabie saoudite. Les biens américains ont inondé l’Arabie saoudite. Un an plus tard, en 1975, tous les pays de l’OPEP ont suivi l’exemple saoudien en vendant leur pétrole exclusivement en dollars US. Au bout du compte, même les autres devises qui déterminent la valeur des Droits de Tirages Spéciaux du FMI ne pourront pas être utilisées dans les transactions relatives au pétrole. Ainsi, le dollar américain retrouve son statut de réserve mondiale.

Désormais, si un pays comme l’Allemagne par exemple désire acheter du pétrole, il doit préalablement acquérir des dollars US sur le marché des changes. Grossièrement, l’Allemagne doit produire des véhicules et les exporter aux Etats-Unis. En contrepartie, l’Allemagne recevra des billets de banque qui n’auront coûté à la FED que le coût de leur impression ! L’Allemagne échangera ces dollars US contre du pétrole saoudien. L’Arabie Saoudite investira une grande partie de ces billets dans l’acquisition de dettes américaines.

Le système des pétrodollars permet à la FED d’imprimer des billets de banque non seulement pour les Etats-Unis mais aussi pour le reste du monde, créant ainsi une demande de plus en plus croissante pour les dollars US. Cette demande pour les billets verts permet aux Etats-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens et d’entretenir un train de vie de puissance économique et militaire. Or, l’accroissement de la dette américaine, qui dépasse les $20 mille milliards et représente environ 30% de la dette mondiale selon l’IIF (Institute of International Finance), représente un risque majeur pour les Etats-Unis. Si jamais la demande pour les dollars baissait, alors l’offre monétaire serait largement supérieure à la demande. En économie, cela se traduit par de l’hyperinflation ! C’est pour cette raison que tous les pays qui essaient de négocier le pétrole dans une monnaie autre que le dollar US sont désignés par les pays de « l’axe du mal ». En fait, le système des pétrodollars veut que tout le pétrole du monde soit virtuellement la propriété des Etats-Unis.

En 2016, l’Arabie Saoudite a menacé de vendre ses bons du Trésor américain ainsi que d’autres actifs si jamais le Congrès américain passait un projet de « loi sur la justice contre les commanditaires de terrorisme » (Justice Against Sponsors of Terrorism Act – JASTA). Le ministre des affaires étrangères de l’Arabie saoudite, Adel Al-Jubeir, a transmis le message du royaume lors d’une visite à Washington. Al-Jubeir a avancé le chiffre de $750 milliards, ce qui correspondait à un peu plus de 4% de l’ensemble de la dette américaine en 2016. Suite à ce scandale, on apprend que l’Arabie saoudite détient bien plus de bons du Trésor américain que ce qui a été officiellement reconnu. L’Arabie Saoudite acquérait ces dettes américaines par le biais de fonds souverains, mais aussi à travers des banques offshore ! Malgré le véto du président Obama, la loi JASTA a fini par être adoptée.

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