Négocier les recommandations du FMI

Tribune | Par Montacer BEN CHEIKH, Maître de conférences des universités
Ce papier a pour objectif d’attirer l’attention des autorités politiques et monétaires de notre pays sur les développements récents des modèles d’économie internationale. Ces études montrent que les retombées positives des recommandations du FMI pour les pays émergents sont exagérées.

Le débat sur l’optimalité des régimes de change (fixes v flexibles) remonte à la création du FMI. Cette question est débattue à chaque fois que certains pays sont frappés par des crises économiques et financières. C’était le cas par exemple au sein du FMI [1] après la crise qui a touché les pays de l’Est asiatique à la fin des années 1990 et les crises qui ont suivi juste après en Russie, au Brésil et en Turquie.

L’argument en faveur de la flexibilité des taux de change, qui est le même que celui de la dépréciation de la monnaie, a été présenté par M. Friedman en 1953. Selon Friedman, lorsque l’économie subit un choc (une forte augmentation du prix du pétrole ou une révolution colorée et parfumée au jasmin), il y a un recul de la production (mesurée par exemple par le PIB).

L’ajustement de la production effective vers la production potentielle peut s’opérer théoriquement par les prix. Or, Friedman souligne que les prix sont rigides, entre autres, à cause de la règlementation gouvernementale. Il en conclut que l’ajustement de la production peut se faire par la flexibilité des taux de change.

Ainsi, une dépréciation des taux de change augmente les prix des biens importés par rapport aux prix des biens exportés, ce qui conduit à la détérioration des termes de l’échange [2] et favorise la demande des biens nationaux au détriment des biens internationaux.

Cet accroissement de la demande des biens domestiques augmente à son tour la production et réduit l’écart entre la production effective et la production potentielle. Friedman ajoute qu’un autre avantage de la flexibilité [3] des taux de change est que l’ajustement, qui s’opère à travers la dépréciation de la monnaie domestique, peut être continu et graduel.

Or, Boz et al. (2017) [4] rappellent que le raisonnement de Friedman ne tient que s’il y a un mouvement simultané et proportionnel du taux de change et des termes de l’échange. Autrement dit, une dépréciation de 1% du taux de change doit être suivie par une détérioration des termes de l’échange de 1%.

En utilisant des données de panel de 55 pays [5] sur la période 1989-2015, Boz et al. (2017) estiment qu’une dépréciation de 1% du taux de change bilatéral conduit à une dépréciation de 0% des termes de l’échange bilatéraux !

Par ailleurs, Boz et al. (2017) démontrent que lorsque la monnaie d’un pays j est dépréciée de 1% par rapport au dollar US, alors les prix des biens importés d’un pays i augmentent de 0.78% dans la monnaie du pays j et ce même en contrôlant pour le taux de change entre les monnaies des pays i et j. Boz et al. (2017) mettent ainsi en évidence l’importance du dollar US en tant qu’indicateur de l’inflation.

L’idée selon laquelle la dépréciation de la monnaie favorise les exportations et limite les importations repose sur le modèle de Mundell-Fleming très cher au FMI. Selon ce modèle, les prix sont rigides dans la monnaie du pays producteur. Dans les années 2000, plusieurs modèles d’économie internationale ont remis en cause l’idée de la rigidité des prix dans la monnaie du pays producteur et ont suggéré que les prix sont plutôt rigides dans la monnaie du marché dans lequel les biens sont vendus.

Or, les études empiriques montrent que les hypothèses des deux générations de modèles précédents ne sont pas valides. Très récemment, une nouvelle génération de modèles est en train de voir le jour. Elle repose sur la tarification en dollar US (Dollar Pricing).

Casas et al. (2017) [6] soulignent que le commerce international s’effectue dans un nombre très limité de devises dominantes, dont le dollar US est de loin la plus dominante. Dans ces modèles, les prix sont rigides en dollar US. Donc, lorsque le commerce se fait dans la monnaie dominante qui est le dollar US, les termes de l’échange sont à court terme insensibles aux taux de change.

Durant ces quatre dernières années, six pays, à notre connaissance, ont fait flotter leurs monnaies suivant les recommandations du FMI en espérant sortir de leurs crises économiques. Ces six pays sont la Russie (novembre 2014), l’Argentine (décembre 2015), le Kazakhstan (août 2015), l’Azerbaïdjan (décembre 2015 et janvier 2017), le Nigéria (juin 2016) et l’Egypte (novembre 2016).

Le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et le Nigéria, gros producteurs de pétrole, ont été les victimes de la chute des cours du brut qui s’est amorcée en juillet 2014. Cette chute des cours de pétrole était en réalité orientée contre la Russie pour mettre à genoux économiquement ce pays, en espérant qu’il cesse d’apporter son soutien au régime légitime de Damas.

Comme les tentatives de la coalition atlantiste de changement de régime forcé en Syrie ont échoué grâce à l’engagement de la Russie aux côtés du peuple syrien, les protagonistes du « printemps atlantiste dans les pays arabes » ont cherché à pénaliser la Russie. L’action de la coalition atlantiste a été très bien coordonnée.

Ainsi, au moment où les Etats-Unis ont intensifié la production du pétrole et du gaz de schiste, l’Arabie saoudite a bloqué la mise en place des quotas de production au sein de l’OPEP, et David Cameron, alors Premier ministre du Royaume-Uni, apparaissait dans tous les médias pour dire que son pays nageait sur un océan de pétrole de schiste pour influencer les traders de la City.

On se souvient que même en Tunisie, on a évoqué l’exploitation du pétrole de schiste… La chute des prix du pétrole a provoqué de gros dégâts dans plusieurs pays à travers le monde. Mais il en fallait beaucoup plus pour provoquer l’effondrement de l’économie russe laquelle, après la désintégration de l’Union soviétique, a connu l’hyperinflation (1992-1994), une très forte inflation et la dollarisation (1995-1998), le tout ayant amené le gouvernement russe à faire défaut sur sa dette interne (1998).

Consciente que la guerre du pétrole visait son économie, la Russie a diversifié ses sources de revenu pour équilibrer son budget non plus avec un baril à $65 mais seulement à $45. La Banque de Russie, qui avait commencé par introduire une certaine flexibilité sur les taux de change du rouble depuis 2005, a fini par abandonner la défense de sa monnaie en 2014.

Les graphiques suivants donnent les taux de change des monnaies des pays énumérés ci-dessus par rapport au dollar US. L’impact du flottement de ces taux de change est dramatique. En fait, la flexibilité totale est censée attitrer des capitaux étrangers dans ces pays et faire de ces monnaies des devises du « carry » (par opposition aux devises du « funding » dans ce qu’on appelle le « carry trade »). Or, plusieurs années après, il n’en a rien été.

En dehors de la Russie qui commence à s’en sortir, tous les autres pays sont dans une spirale fortement inflationniste. Les banques centrales de ces pays ont augmenté leurs taux d’intérêt dans des tentatives de contenir une inflation qui n’en finit pas.

En réalité, une bonne partie de cette inflation provient de la dépréciation de ces monnaies par rapport au dollar US. Il faut noter que le dollar US ne s’est pas apprécié au moins depuis le mois de novembre 2016, contrairement à ce qu’avait prétendu l’ancien gouverneur de la BCT comme nous pouvons le voir sur le graphique suivant. Donc, les monnaies mentionnées plus haut, tout comme le dinar tunisien, ont subi une double dépréciation.

Le pack de secours comprend les points suivants :

  1. La réduction des dépenses gouvernementales, jugées inflationnistes,
  2. La levée d’impôts,
  3. La dérégulation des marchés,
  4. La réduction des barrières douanières et des mesures protectionnistes,
  5. L’ouverture des économies aux investissements étrangers,
  6. La privatisation des entreprises publiques,
  7. La promotion des exportations.

Ce pack de secours est fondé sur le modèle de Mundell-Fleming et une vision friedmanienne de l’économie. Or, d’une part les études empiriques récentes remettent en cause la validité du modèle de Mundell-Fleming et d’autre part, la guerre commerciale que mènent les Etats-Unis actuellement est fondamentalement anti-friedmanienne. Ceci étant, tout n’est pas à rejeter dans le pack de secours, même s’il ne constitue pas en soi une politique économique.

Le gouvernement a déjà avancé en matière de réduction des dépenses gouvernementales puisque celles-ci baissent en dollars courants depuis 2015 (c’est le gouvernement de M. Jomaa qui a la palme en matière de mauvaise gestion des dépenses publiques sur la période 2011-2016). Le FMI devrait être plutôt satisfait de la levée des impôts notamment sur les hydrocarbures et le gouvernement ne peut en aucun cas prétendre que ceux-ci sont encore subventionnés.

En revanche, la politique fiscale est le reflet des valeurs d’un pays et elle devrait contribuer à résoudre ses problèmes. Ce point de vue n’est pas celui du FMI, mais il devrait quand même être traité. Donc, ce qui fait débat actuellement en Tunisie ce sont surtout les deux derniers points du pack de secours.

La privatisation des entreprises publiques mérite bien plus qu’une phrase jetée au sein de l’ARP pour dire que le secteur bancaire est un secteur concurrentiel. Les banques en Tunisie n’ont rien de concurrentiel ; elles admettent un comportement de monopole. En tout état de cause, le fond du débat ne devrait même pas porter sur la structure du marché bancaire, mais plutôt sur sa nature.

Est-ce qu’on considère que les banques, qui, rappelons-le, ont la capacité de créer de la monnaie, constituent un secteur stratégique ou pas ? Le dernier point porte sur la promotion des exportations à travers la dépréciation du dinar. Cette approche est remise en cause par les études empiriques récentes comme nous l’avons montré plus haut. Le meilleur moyen de promouvoir les exportations est d’améliorer la productivité globale des facteurs, laquelle passe, en Tunisie, par l’accroissement de l’investissement.


  • [1] https://www.imf.org/external/pubs/ft/seminar/2001/err/eng/index.htm
  • [2] Le rapport entre les prix à l’exportation et les prix à l’importation.
  • [3] Il faut rappeler que Friedman voulait déjà démanteler l’œuvre de J. M. Keynes. Donc, il ne parlait pas nécessairement de dépréciation, mais plutôt de flexibilité des taux de change par opposition au régime de change fixes adopté lors des Accords de Bretton Woods en 1944 et dont J. M. Keynes et H. D. White étaient les principaux instigateurs.
  • [4] Boz, E., Gopinath, G., and Plagborg-Møller, M. (2017). Global trade and the dollar. Working Paper.
  • [5] Ces 55 pays étaient responsables de plus de 90% des importations et des exportations enregistrées dans la base de données Comtrade des Nations Unies en 2015.
  • [6] Casas, C., Díez, F. J., Gopinath, G., and Gourinchas, P.-O. (2017). Dominant currency paradigm: A new model for small open economies. Working Paper.

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