Un métier à risques !

Tribune | Par Mohamed Habib Salamouna, professeur de français
« Arrias », Les caractères de Jean La bruyère

Tartempion exerce la profession de comique. Il préfère se présenter comme humoriste, mais si on lui accorde cette qualité, comment désignera-t-on Mohamed Jarrari, Salah El Khemissi ou Hédi Semlali ?

Ce n’est pas que Tartempion ne fasse pas sourire ou rire, c’est qu’il n’y a rien de bien personnel ni de vraiment inventif dans les blagues qu’il appelle des sketchs. Au lycée, c’est lui qui lançait les chahuts contre les profs sans poigne ni charisme.

Si cela lui a valu quelquefois des rapports tendus avec les autorités, les sanctions ne sont jamais allées bien loin et, comparées à la popularité que lui rapportaient ses insolences, elles ne pesaient pas lourd.

Il a ainsi appris à flairer l’opinion dominante, à repérer ceux des enseignants ou des pions particulièrement discrédités et à mener la vie dure à ces gens que personne ne défendait autrement que du bout des lèvres.

Aujourd’hui, il s’est fait une spécialité de dauber sur les hommes politiques. La concurrence est importante, mais le public en redemande et ne se montre pas bien exigeant.

Comme toutes les chaînes tunisiennes s’efforcent de se mettre au même diapason, Tartempion est passé d’une petite salle de spectacle à un premier plateau de télévision, qui en a entraîné d’autres jusqu’à ce qu’il se trouve invité chez les incontournables du circuit de la renommée, des animateurs installés que la crainte de passer de mode fait courir après les mêmes gibiers.

Ce mois-ci, Tartempion commence un spectacle c’est-à-dire qu’il fait sur scène la même chose qu’à la télé, mais en plus délayé et en se permettant plus d’écarts de langage. Le voici invité avec le statut de « grand témoin », sur le plateau d’une émission où l’on bavarde de l’actualité.

Il y fustige ceux qui font du fric, car, s’il fait la promotion de son spectacle, c’est sans la moindre arrière-pensée de gain. Les parents de M. Jourdain (El Maréchal Ammar pour les intimes) n’étaient pas marchands : ils donnaient du drap contre des écus. Tartempion exerce un sacerdoce dont la nature – dénoncer les nantis et les profiteurs – désodorise l’argent qu’il lui rapporte.

Soucieux que sa révolte permanente reste spontanée, Tartempion ignore tout de la part des sujets qu’on lui soumet. Cela le place au niveau de son interlocuteur. Parle-t-on d’un conflit qui ensanglante une région du monde ?

Tartempion est résolument en faveur des bons et se proclame l’adversaire des méchants. De ces derniers il attend qu’ils se réforment. Pas trop vite, cependant, car les méchants sont son gagne-pain et il a fait l’expérience douloureuse, certaines semaines où l’actualité manquait de sujets d’indignation, d’avoir à ressortir de la naphtaline les cruelles turpitudes de Chafik Jarraya, d’Imed Trabelsi, ou de quelque autre buveur de sang des pauvres.

L’émission finie, Tartempion n’éprouve qu’un regret : sa prestation n’a pas été rémunérée. C’est à peine si on lui a remboursé son taxi.


PS : Le personnage de « Arrias » dépeint par Jean La Bruyère dans Les Caractères (1688) a servi de modèle à cet article. Saurez-vous, chers lecteurs deviner quel acteur comique tunisien se cache derrière le personnage de Tartempion ?

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