Casser n’est pas jouer !

Tribune | Par Mohamed Habib Salamouna – Professeur de français

[Le vrai pouvoir sur le monde ne s’acquiert que par le savoir. Encore faut-il en convaincre les jeunes en difficulté.]

Des jeunes qui jettent des blocs de pierres sur la faune du Belvédère ou sur les voitures circulant sur l’autoroute pour « s’amuser », qui font des descentes dans les grandes surfaces, temples de la consommation, qui vandalisent les stades et saccagent l’intérieur d’écoles ou de trains.

Ils ne visent pas directement des personnes, mais des objets. Pourquoi le fait de casser est-il vécu par ces jeunes comme une expérience ludique ? Le jeu (game) possède en principe des règles sans lesquelles il ne peut fonctionner.

Sinon, il s’agit d’une activité gratuite, non définie (playing), où l’on improvise, on se livre, on expose son corps au regard d’autrui. Ce sont les petits qui cassent. Le premier objet que l’enfant transforme en jouant avec lui est sa tétine ou le soft toy, le doudou qui l’aide à se séparer de sa mère : il lui substitue cet objet, à portée de sa main et de sa bouche, sur lequel il possède une maîtrise qu’il n’a pas sur les grandes personnes.

Certes, l’enfant éprouve un sentiment de toute-puissance en convoquant ses parents de ses cris ou de ses larmes. Mais c’est une illusion, qui se dissipe vite. Alors, il peut tromper sa déception avec le jouet. Toutefois, ce substitut ne lui suffit pas.

L’enfant a besoin de réparer son sentiment d’impuissance. Freud a observé l’attitude de son petit-fils face à la bobine attachée à son lit. D’abord, l’enfant jette au loin la bobine, dans un accès de rage, en criant : « Et bien, va-t’en ! ». C’est une façon de détruire symboliquement ce qui lui manque.

Puis il jette à nouveau l’objet, mais le ramène à lui en s’exclamant : « Eh bien, reviens ici ! ». Par ces mots, il fait apparaître et disparaître la mère qui lui fait défaut, et apprend à tolérer sa présence aléatoire, sans avoir besoin de la détruire. Telle est l’ambivalence initiale du jeu : éprouver violemment l’absence de l’autre, dans une pulsion de destruction, avant de pouvoir s’en passer afin de se constituer comme sujet.

Renoncer à être soumis à l’autre – qu’il s’agisse d’une personne, d’un maître, d’une idéologie ou d’une cause – pour devenir autonome. La sortie du jeu, à l’adolescence, fait accéder à la maîtrise de la langue, du calcul, des techniques et permet de dépasser cette rage de détruire face à ce qui nous échappe et nous dépasse.

Sans quoi, cette violence gratuite resurgit, comme on le voit dans les faits divers récents. Le vrai pouvoir sur le monde ne s’acquiert que par le savoir. Encore faut-il en convaincre les jeunes en difficulté.

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