À la découverte de Palmyre et des Palmyréniens

Tableau de Palmyre
Un tableau, réalisé au 19ème siècle, qui représente le site de Palmyre en 1821
Tribune | Par Mohamed Arbi Nsiri, Historien

Imaginez que les terroristes occupent l’amphithéâtre d’El-Jem et le détruisissent pierre par pierre ! Vous aurez une idée du cataclysme que craignent les Syriens en ce moment où l’organisation terroriste de Daech s’empare de la totalité de la ville antique de Palmyre, suscitant des craintes de voir les trésors archéologiques de la cité détruits par cette organisation passéiste.

Palmyre, devenue la proie de Daech, est une cité symbole de la fécondité du mélange des cultures, qu’il faut préserver pour les générations futures. Située à mi-chemin entre la côte méditerranéenne et l’Euphrate, l’oasis de Palmyre fascina ses visiteurs depuis l’Antiquité.

«Venise du désert»

Qu’ils soient grecs, romains, perses ou arabes, les nouveaux venus à cette «Venise du désert» voyaient au premier coup d’œil qu’ils avaient changé de monde. On parlait dans ses rues le grec, le latin, l’araméen, le persan, l’arabe ancien et aussi un langage inconnu de ses visiteurs, le palmyrénien.

Au 1er siècle, Palmyre, auparavant appelée Tadmor, était déjà une ville importante et prospère ce qui poussa les romains à l’annexer à leur vaste empire. Devenue romaine dès 17, Palmyre ne fut pas une ville de colons qui auraient imposé leur loi à un peuple vaincu, mais une ville créée progressivement dans l’imperium romanum, par une population locale qui vivaient du grand commerce entre la Méditerranée et l’Inde.

Non, à Palmyre il n’y eut ni colonisation, ni culture imposée mais libre ouverture sur le monde où chacun pouvait «bricoler» la culture de son choix. Il y a eu bien sûr des emprunts, surtout au niveau institutionnel, à la culture gréco-romaine dominante de l’époque mais l’organisation de la ville demeurait originale, en ce sens qu’elle n’occulta jamais son fond araméen.

Image de la tolérance religieuse

Ville marchande, Palmyre donne aussi l’image de la tolérance religieuse. Une soixantaine de divinités y sont vénérée, en plus du Dieu unique des juifs, des chrétiens, et plus tard des manichéens. Les temples de la cité sont organisés autour d’une statue, généralement en bas relief (seul le sanctuaire d’Allat abrite une statue en ronde bosse).

Lors de l’anniversaire de l’inauguration du temple de Baal, le 6 Nisan (avril), les palmyréniens s’entassent dans le temple pour pratiquer leur rite principal, l’offrande d’encens. Mais on pouvait aussi faire des libations, offrir des fruits, procéder à des sacrifices d’animaux sur les autels monumentaux qui se dressent dans la cour du temple.

D’une manière générale, la vie religieuse, fut peu affectée par les influences gréco-romaines. Le vocabulaire reste entièrement sémitique alors que celui des institutions politiques s’était hellénisé. À partir de la fin du 2ème siècle, Palmyre s’est transformée en une sorte de «principauté» dominée par des princes qui formaient une dynastie.

Zénobie envahit la Palestine et l’Égypte

Le grand Odainat, vainqueur des Perses et «roi des rois», est présenté comme héritier d’une lignée déjà établie à la tête de la cité lors des troubles qui ont suivi le règne des Sévères [1]. La puissance de la famille, fondée avec Odainat l’Ancien et son fils Hairan, a connu sous Odainat le Jeune un développement considérable, pour culminer après sa mort avec l’usurpation de sa veuve Zénobie, qui, au nom de son fils Wahballat, entendait créer un Empire.

En 270, la nouvelle reine de Palmyre entendait bien prendre le contrôle effectif de Rome. Aussi vite, les deux provinces romaines de Syrie et de Phénicie (l’actuel Liban) furent entre ces mains, puis l’Arabie, où les armées palmyréniennes rencontrèrent peut-être une petite résistance de la part des légions romaines.

Zénobie envahit ensuite la Palestine et l’Égypte, avec une armée de 70.000 hommes. Entre temps, Aurélien est proclamé empereur à Rome. Il commença par rejeter tout compromis avec Zénobie pour entreprendre la reconquête d’Orient dès 272.

Son comportement libéral envers les cités qui s’étaient livrées à Zénobie lui avait valu de nombreux ralliements et ses troupes comptaient des contingents de toute la Syrie. Vite, l’armée Zénobienne se réfugia à Palmyre, qu’il fallut fortifier à la hâte.

L’orient plus mystérieux et plus vivant que jamais

La ville capitula en août 272 et Aurélien connut, à Rome, un triomphe sans précédent [2]. Des jeunes palmyréniens, issus des familles les plus illustres, accompagnaient les deux cents chars de l’empereur. Ils symbolisaient l’orient vaincu, dépossédé de ses spécificités, finalement réuni à la romanité.

Les romains virent passer l’impératrice Zénobie qui était le plus bel ornement du triomphe d’Aurélien. Elle représentait l’orient plus mystérieux et plus vivant que jamais. Avait-elle le courage d’évoquer, pour oublier cette épreuve, sa chère Palmyre sauvagement détruite, son peuple massacré, ses temples saccagés, toute une civilisation perdue, l’effort de temps de générations anéanti dans le silence du désert syrien ?

Pour elle, comme pour nous, Palmyre n’était plus qu’un souvenir ! Après plus de 1700 ans de la mort de Zénobie, il me semble que la tragédie de Tadmor se répète de nouveau !


[1] La dynastie des Sévères est fondée par Septimius Severus, né en Afrique du Nord. Elle a donné à Rome 5 empereurs qui ont régné entre 193 et 235.

[2] Le Triomphe romain est une récompense solennelle accordée à un général ou à un empereur vainqueur, accompagnée de réjouissances publiques.

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