« Les faux procès et le vrai défi de la transition en Tunisie » selon François Burgat

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Après sa rencontre avec les principaux acteurs politiques tunisiens , entre autres le chef du parti islamiste Ennahdha, Rached Ghannouchi, hier, lundi 22 septembre, le chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) François Burgat a publié ce matin une réflexion sur le processus de la transition post-dictatoriale en Tunisie. 

[/dropcap] »Lorsqu’après s’être soumis à toutes les exigences de la conquête pacifique du pouvoir, les Frères Musulmans égyptiens virent leurs chances confirmées par les urnes, la gauche défaite, et bon nombre des commentateurs arabes ou européens dont elle portait les espoirs analytiques sortirent une arme de dernière minute : les Frères n’étaient que les sous marins des militaires, avec qui, croyez nous, ils allaient bien vite s’entendre pour enterrer la révolution. L’histoire eut l’impertinence de ne pas vouloir confirmer cette péremptoire hypothèse.

En Tunisie, une gauche en grande partie démonétisée a du elle aussi prendre acte, au pied du texte de la première constitution arabe démocratique, dument approuvée, au terme de patients efforts et de méritoires concessions, que les habits de « théocrates » « machistes » ou/et « totalitaires » étaient tout de même un peu trop grands pour les dirigeants d’Ennahda. Et que pour garder un peu de sens, et quelques espoirs électoraux, leur communication allait devoir innover. C’est dans ce contexte que s’ouvrit alors ce qui ressemble fort à un faux procès. La gauche y accuse Ennahda de n’avoir d’autre agenda que celui qui fut attribué un temps aux partisans de Morsi: ramener l’ancien régime au pouvoir pour enterrer avec lui les espoirs des révolutionnaires.

Curieuse mémoire quand même de cette gauche dont il était pourtant si difficile de mobiliser les rangs – nous ne sommes pas si nombreux en France à pouvoir en témoigner personnellement – dès lors qu’il s’agissait de mobiliser un peu de sensibilité citoyenne contre la terrifiante dérive répressive du successeur de Bourguiba. Cette répression avait alors, il est vrai, l’ « avantage » inavouable de frapper les rangs de l’ennemi / concurrent islamiste absolu.

Ghannouchi sous marin de Ben Ali ?

A l’heure ou le RCD éclaté étale ses divisions en présentant pas moins de 5 candidats à la présidentielle, et que, à la différence de l’Egypte et de ses généraux, aucune infrastructure militaire n’est en Tunisie susceptible de ramener le pays à l’heure de l’autoritarisme absolu, cette direction paraît plus polémique qu’analytique.

La transition ne peut se construire en Tunisie que sur la coopération, incontournable, entre les deux pôles de la vie partisane et non point sur l’écrasement de l’un par l’autre. Si personne ne se risque aujourd’hui à prédire les résultats du prochain scrutin législatif, il n’est pas besoin d’être prophète pour savoir que ce sont ces deux partis, et pas la myriade de leurs concurrents sans base sociale, qui se partageront les deux premiers rangs. Ces deux pôles sont Ennahda et Nida Tunis et tous deux et non l’un seulement sont indispensables à une construction démocratique fonctionnelle.

Avant cette double échéance, les défis qui se dressent devant Ennahda, au sortir de son expérience gouvernementale, n’en demeurent pas moins aussi sérieux qu’ils sont diversifiés. L’un d’entre eux…est précisément de convaincre une partie de sa base, car la ligne du parti est loin de faire l’unanimité – que la clef d’une transition réussie n’est pas le jusqu’au boutisme revanchard et éradicateur mais bien le dépassement urgent de la fracture qui a conduit d’autres printemps arabe à une commune impasse tragique. (à suivre )

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