Privatisation des médias : quel rapport avec la prestation journalistique ?

Les derniers propos du Ameur Laârayedh, élu d’Ennahdha et frère du ministre de l’Intérieur, qui a évoqué l’éventualité d’une privatisation des médias, ont suscité différentes réactions de réprobation dans les milieux de la presse et dans d’autres milieux portés particulièrement sur les libertés et les droits de l’homme. Ces réactions sont dues au risque de confier à des hommes d’affaires privés un secteur vital dans le paysage politique et à la manière avec laquelle l’idée a été lancée au cours d’un débat télévisé sur un sujet qui ne porte pas sur la situation des médias.

Selon Ameur Laârayedh, la plupart les Tunisiens ne sont pas satisfaits de la prestation des médias publics qui sont en train de véhiculer des positions politiques au lieu d’accomplir leur mission en toute neutralité. Toujours d’après le député, la majorité d’entre eux souhaitent leur privatisation. Et à cet effet, il propose un sondage d’opinion ou plus exactement une enquête de satisfaction.

Pour garantir le sérieux de la démarche par rapport au but recherché, l’objet de ce sondage, premier du genre dans le fond et dans la forme, devra chercher à connaître les motivations des personnes sondées sur ce qu’elles pensent de la prestation des médias publics et la solution qu’elles peuvent envisager pour l’améliorer . Et si on ne leur souffle pas ce qu’elles doivent dire et on ne leur dicte pas la réponse qu’on veut entendre, personne parmi les insatisfaits n’aura présent à l’esprit le fait d’imputer la médiocrité de la prestation au statut public de ces organismes de presse.

En effet, il n’existe aucune relation entre la situation juridique de l’entreprise de presse qui a une incidence sur la gestion financière et administrative et la prestation des journalistes qui obéit à des principes et des règles indépendamment du statut de l’employeur.

Pour être clair, le fond de la question posée ne s’attache ni à une gestion financière ni à un dysfonctionnement administratif pour remettre en cause la qualité de la gouvernance et proposer le désengagement de l’État qui s’est débarrassé, d’ailleurs, d’une très grande partie des entreprises publiques qui coûtaient trop cher à la collectivité publique. La question se rapporte plutôt à la déontologie de la profession qui est à la seule norme d’usage régissant les activités journalistiques.

Le journaliste, qu’il soit employé dans une entreprise publique ou privée, est soumis à des valeurs éthiques qui commandent essentiellement la loyauté, l’indépendance et le respect du lectorat. Il doit être loyal en livrant les informations fiables, sans maquillage ni retenue. Il doit être indépendant et se démarquer des partis et des sensibilités politiques en présentant une information complète, en se mettant à l’écoute de tous les protagonistes et en accordant le droit de réplique et de réponse à tous ceux qui le réclament. Il doit surtout respecter son lectorat en lui proposant une couverture édifiante qui reflète ses préoccupations et en lui faisant parvenir l’opinion de toutes les parties concernées pour lui permettre de trancher.

C’est donc par rapport à ces attributs élémentaires de la profession que l’on peut apprécier la prestation du journaliste et non par rapport au statut juridique de l’organisme qui l’emploie que l’on peut expliquer les défaillances et la démérite.

Un journaliste travaillant dans une entreprise de presse publique peut être plus efficace qu’un journaliste chez une entreprise privée et l’inverse est vrai.

Un journaliste qui se veut au service de l’opinion publique, qualifiée à juste titre de cinquième pouvoir, ne doit se soumettre qu’aux principes d’indépendance et de neutralit . Vis-à-vis des autorités il ne doit pas les tarir d’éloges et user d’apologie pour être récompensé. Vis-à-vis des partis politiques, il doit éviter d’être leur porte-parole s’il n’est ni militant ni activiste travaillant dans le journal du Parti. Vis-à-vis des groupes de pression, il ne doit pas céder aux tentations. Et vis-à-vis de l’employeur qu’il soit public ou privé, il n’est dépendant qu’au niveau de la relation de travail au sens de la législation sociale et des dispositions de la convention sectorielle.

Sur les questions ayant trait aux contenus et aux modalités, le journaliste professionnel dispose d’une entière liberté puisque c’est lui qui, en premier lieu, assume la responsabilité de ses idées et de ses articles. Au-delà du risque de litige, un journaliste qui manque de respect à ses lecteurs pour défaut de crédibilité et /ou de personnalité est rejeté par la communauté.

La ligne éditoriale qui représente pour les journalistes une ligne rouge à ne pas franchir ne doit pas être une atteinte à leurs libertés et indépendance. Elle est le produit d’une concertation entre les responsables et les membres de l’équipe de rédaction, mais ne doit pas être l’expression de choix et d’orientations politiques à moins qu’il s’agisse d’un organe d’un parti.

Partant de ce qui précède, le statut juridique de l’entreprise de presse n’a aucun impact sur la prestation des journalistes qui ne se conforment qu’aux règles de bonne conduite relatives à leur profession. Et si certains dans les hautes sphères du pouvoir espèrent à travers la privatisation imposer une information progouvernementale ou pensent que les informations présentées dans le secteur public sont sous l’emprise d’un courant d’idées hostile, l’exemple des chaînes privées doit permettre de les détromper.

Le tout sauf si dans leur programme, il est prévu de céder le secteur public à des hommes d’affaires et des détenteurs de capitaux qui n’ont de souci qu’à plaire aux autorités et qui pour obtenir leur bénédiction n’hésiteront pas à mettre tout le monde dehors et mettre des barrières à la liberté d’expression.

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