Le billet de Hatem Bourial – Street-Tease

En plein cœur de Tunis, ce sont désormais les marchands ambulants qui tiennent le haut du pavé. Ce sont eux les nouveaux maitres de la rue : ils sont passés du statut de vendeurs à la sauvette à celui de caïds tonitruants. Et, en face, les poulets jadis omnipotents sont relégués à l’indigne état de flics à la sauvette. C’est le monde à l’envers ou, pour être plus précis, la révolution des camelots.

Depuis, c’est Souk Party dans toutes les rues passantes. On se bouscule, on chine, on négocie à vil prix le butin des pillages qui ont défrayé la chronique. Les boutiquiers patentés rongent leur frein alors que leur clientèle s’invite au festin à prix cassés.

Une légende urbaine bien ancrée voudrait que ces camelots plutôt forts en gueule gardent sous leurs étals un bidon d’essence au cas où les descentes de la police se feraient trop pressantes. Ils menaceraient ainsi de se faire une Bouazizi si les contrôles devenaient musclés.

La réalité est bien plus prosaïque comme le souligne cette anecdote récoltée en ville. L’étalage avait l’air tout ce qu’il y a de plus inoffensif : des jouets pour enfants posés sur une grosse boîte en carton. Quant au vendeur, il avait un look plutôt standard. Entouré de ses potes qu’on aurait dit clonés à son image, il tentait d’écouler sa marchandise.

Seulement il n’y avait pas que ça ! Il a fallu l’œil exercé (et la légendaire curiosité) du coiffeur du quartier pour démasquer la manigance. Sous le carton, il y avait un baquet plein de glace pour les canettes de bière et des cageots qui débordaient de bouteilles de vin. En fait, le stand de jouets était un débit – clandestin – de boissons alcoolisées et le marchand à la sauvette n’était autre que le patron du bistro du coin.

Authentique ! Et d’autant plus désolant pour le voisinage que le stock principal d’eau de feu occupait le hall d’entrée d’un immeuble jadis de rapport.

Mieux, dans un autre immeuble contigu, un vieil ascenseur désaffecté, bloqué au rez-de-chaussée, a été transformé par les camelots qui font dans le textile d’habillement en un improbable cabinet d’essayage.

Il faut voir pour croire ! Car, depuis, dans l’immeuble, c’est un défilé de bobonnes qui se succèdent pour essayer les robes qui leur ont tapé dans l’œil. Souhaitons pour leur pudeur, qu’il n’y ait pas un maniaque caché qui se rince l’œil devant ces strip-teases qui ont tout d’un street-tease ou d’un strip-tilt.

C’est ainsi que les gens vivent, improvisent et survivent. Sur fond de détritus et de grossièretés en tout genre, un nouveau civisme est en train de naître. Les faits et méfaits sont si nombreux qu’il serait aisé d’en faire un catalogue. Nous nous contenterons de seulement deux autres exemples.

Avenue de Paris, le soir tombé, les camelots du coin ont trouvé un moyen original de stocker leur marchandise pour la nuit. Nul besoin de transporter quoi que ce soit, il suffit de déposer ballots et cartons au-dessus des abribus là où personne ne les atteindra. Bien vu !

Avenue de France, une élégante parmi les étalages anarchiques s’est laissé tenter par un flacon de parfum d’une grande marque. N’en croyant pas ses yeux, elle a retourné la boite dans tous les sens pour s’assurer que c’était bien la fameuse marque qui « le vaut bien ». Finalement, convaincue qu’il ne s’agissait pas d’une contrefaçon, la belle au parfum vibrant demanda au camelot le prix du flacon.

Et ce fut le coup de théâtre ! En effet, le jeune vendeur demanda la modique somme de dix dinars pour ce qui devait valoir dix fois plus cher. Notre élégante décida donc qu’il devait s’agir d’une copie fétide et reposa la boite si tentatrice.

Et c’est alors que l’incroyable se produisit. Devant l’hésitation de la jeune femme, le camelot eut cet argument limpide et définitif : « Je te jure, madame, que c’est de la marchandise volée et pas des bricoles made in China ». Cédant à l’argument, la femme acheta le joli flacon et accéda, ainsi, à la double dignité de mignonne parfumée et de receleur informé.

Ainsi va le commerce parallèle et sans entraves vu que rien ne ressemble plus à un innocent qu’un coupable qui ne risque rien.

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