Mounira Youssef : « Quand on entre en philosophie, on n’en sort jamais »

Tribune | Par Samia Sehili

Mounira Youssef

J’ai connu Mounira Youssef dans le contexte professionnel et j’ai tout de suite vu l’intérêt de travailler avec cette dame. Francophone, non moins arabophone, ouverte, intéressée par les pédagogies expérimentales et humble.

Si Mohamed Ton m’a donné l’opportunité de me joindre à elle. Nous avions, lui et moi, délimité mon champ d’action et d’intervention : pédagogies innovantes. Et nous pûmes entreprendre quelques actions qui intéressèrent fort les apprenants, grâce à l’esprit de coopération et d’innovation de Mounira Youssef. Une Juste et une droite. Ce qui n’est pas toujours pour plaire dans notre pays. Médiocratie oblige, souvent. Il faut le dire.

Notre Think Tank continue à la station d’art B7L9 by KLF. Des idées, l’école de demain, de l’innovation rêvée, des débats, des pédagogues, des initiés, quelques nostalgiques de Sadiki mais aussi de Carnot, loin des sentiers battus. La politique bloque tout. Vous le savez. Or, notre pays foisonne de compétences et de désirs. Histoire de sentir que nous nous impliquons alors que le bateau prend de l’eau de toutes parts. (Voilà que je pense à Antigone, à Créon, à la raison d’Etat, à Sophocle mais aussi à Anouilh…)

La philosophie est-elle envisageable au primaire, au collège et tout au long du lycée ?

Voilà l’intitulé de la communication de Mme Youssef. Parce que la réflexion est l’unique geste cérébral, pour s’en sortir.

Pourquoi ne pas débattre de cette réforme souhaitée ? commença Mounira Youssef. Est-elle possible ? Y a-t-il le projet de la mettre en place ? Comment envisager la réflexion philosophique adressée aux enfants ? Des ateliers ? Un enseignement, tout en tenant compte des spécificités de l’enfance ? Est-ce juste un sujet en vogue ou traduit-il un vrai souci des sociétés modernes ?

Beaucoup de questions soulevées par Mounira Youssef, professeur de philosophie à la base, auxquelles elle apportera des éléments de réponses intéressants.

Quand on entre en philosophie, précisa-t-elle, on n’en sort jamais.

(Quelle chance, pensai-je, les doigts sur le clavier.)

Une chaire a été créée à l’UNESCO dans cet objectif, nous apprend-elle.

C’est dire l’importance de la question. Simplement, inscrire la philosophie dans les apprentissages des enfants exige des communautés de réflexion, des ateliers de recherche, des communautés de pratiques…

Cela ne saurait être une décision à l’emporte-pièce. Si la philosophie adressée aux enfants n’est pas institutionnalisée au sein de l’école, il n’en demeure pas moins qu’elle constitue une gageure dans les sociétés actuelles où l’individu est de plus en plus formaté par les nombreux moyens de communication.

Des questions cruciales se trouvent au cœur de cet enseignement fortement souhaité : la citoyenneté, le vivre-ensemble, la démocratie, l’esprit critique, la liberté de penser et d’être…

En Tunisie, l’approche de la philosophie par les enfants a été débattue, il y a une dizaine d’années par un collectif d’enseignants et d’inspecteurs mais, comme pour tout le reste, ladite révolution a tout balayé sur son passage.

Houda Kéfi, inspectrice de philosophie, a mis de son temps, de son énergie et même de sa bourse pour vulgariser ce genre de pratiques. Un groupe d’initiés a été mobilisé. M. Mohamed Mahjoub, universitaire, impliqué. Des ateliers de philosophie ont été organisés à la Cité des Sciences. J’avais assisté à trois ou quatre, ajouta Mounira Youssef et c’était frais et vif.

Mme Kéfi s’était formée sur son propre compte, a participé à des séminaires à l’étranger et a fait passer son optimisme à tout un groupe de collègues du primaire et du secondaire qui avaient pris plaisir à se déplacer dans les écoles.

Les enfants sont-ils capables de s’exercer à la réflexion philosophique ? s’interrogea Mounira Youssef.

Oui, ils peuvent problématiser, comprendre la portée d’une question philosophique, saisir un texte, questionner une question, répondre à un camarade de classe en argumentant. Les enfants peuvent exprimer un point de vue, ils peuvent débattre et, ce faisant, ils exercent une liberté, la leur.

Mounira Youssef ajouta que cette pratique a une bonne cinquantaine d’années, qu’elle n’était donc pas récente et que la méthode Lipman – les années 60/70 – avait convaincu pas mal de monde un peu partout.

A noter pas mal de divergences, continua Mounira Youssef. Des pratiques philosophiques ont été institutionnalisées dans certains pays, pas dans d’autres. Cela reste très souvent lié à des facteurs historiques.

Il y a de la réticence et même que dans certains pays, on n’enseigne pas du tout la philosophie. Or, dès l’instant où il y a respect de la liberté de l’enfant, communautés de recherche, études, préparations en amont, intérêt focalisé sur la psychologie développementale de l’enfant, examen des aspects didactiques, les pratiques de l’exercice philosophique pour les enfants sont aisément applicables partout.

Cet enseignement est-il seulement souhaitable ?

Michel Tozzi* a écrit et a réfléchi sur l’histoire de cette pratique et il est clair qu’un rapport très étroit existe entre l’éducation et la réduction de la violence dans nos sociétés, un lien important entre l’apprentissage de la philosophie, la réflexion et la citoyenneté.

Apprendre à un enfant à réfléchir revient à lui apprendre à peser mots et attitudes, à saisir le sens de la citoyenneté entre droits, devoirs et respect. Habituer un enfant à questionner, à se questionner, à réfléchir à la position de l’autre lui apprend la nécessité de la différence, de la pluralité des vues … Ce qui, immanquablement, réduit la violence. Outre les capacités d’analyse que l’on développe chez lui, l’esprit critique, la créativité…

Tout peut être motif de débat en classe pour peu que le maître soit formé : un texte littéraire, un extrait historique, une question civique … Cela implique une interdisciplinarité intéressante au service du développement de la réflexion et de la pensée.

En réalité, l’enseignement de la philosophie adressé aux enfants découle de la conception que l’on se fait de la mission éducative de l’école. Veut-on former, éduquer, greffer l’esprit critique chez l’enfant dans cet espace d’apprentissage ? Veut-on seulement que l’enfant apprenne à compter et à déchiffrer ? Autorise-t-on l’école – notamment dans nos pays – à construire l’enfant sur le plan réflexif ? A cultiver sa liberté de penser ? A opérer un retour sur soi ?

La philosophie apprend à réfléchir sur soi, sur autrui, sur le monde puisqu’on ne vit pas en autarcie. Elle focalise sur le questionnement bien plus que sur la question. Réfléchir ensemble c’est entrer en complicité ( belle complicité !).

Adressée aux enfants, elle instaure un climat de sérénité dans les échanges, elle éloigne du dogmatisme et du fanatisme, elle renforce la cohésion sociale. La justice, la liberté, le racket, les règles, la loi … autant de sujets de débats et d’échanges. Les enfants choisissent les sujets, l’enseignant devient animateur, des tâches sont réparties : un reformulateur, un gestionnaire du temps, un synthétiseur, un président (qui n’est pas l’enseignant) …

Socialisation de l’enseignant qui n’est plus le centre, qui les laisse s’exprimer. Il y a un partage de la parole, de la critique. Des pratiques démocratiques. Avec pour seule exigence philosophique : « le meilleur argument » selon Habermas.

Ainsi, dit Mounira Youssef, le débat philosophique apparait comme un lieu d’échanges et de confrontations des points de vue, un lieu où l’on s’exerce à trouver le meilleur argument. L’école devient ici un espace public de citoyenneté réflexive, où l’opinion libre est exprimée. La philo y est vécue et non absorbée parce que seulement proclamée du haut de l’enseignant. Cet apprentissage de la philo destiné aux enfants est une excellente prévention contre les formes d’endoctrinement.

L’enfant est alors un être pensant, qui problématise, qui conceptualise, qui dit sa pensée, qui s’estime parce que sa parole est écoutée. Qui réfléchit et défend son point de vue. Qui écoute et discute. Qui s’exprime en utilisant et en construisant un langage. Qui questionne. Qui se questionne. Qui opère des allers-retours répétés entre les connaissances et ce que, lui, pense. N’est-ce pas là un chantier mouvementé et prometteur de l’être sachant et libre ?

Merci Mounira Youssef de cette édifiante communication. Nous savons désormais où mettre le curseur : innovations, pédagogies différenciées, réforme systémique, ateliers de philo …

Que de chantiers à entreprendre ! Ici, là et maintenant.

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* Michel Tozzi a animé bon nombre d’ateliers philo, les DVDP : les discussions à visée démocratique et philosophique. Des débats à voir. L’âge philosophe se situe à 7 ans selon Frédéric Lenoir, sociologue.

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