« Tabrid el fess » : Regards sur les coutumes liées au deuil en Tunisie

  • A la mémoire de Kmar Bourial et Marie Ducoli

Dans le vocabulaire lié aux usages et coutumes, l’expression « Tabrid el fess » a perdu sa présence durant le vingtième siècle.

Prise mot à mot, l’expression signifie « Refroidissement de la pioche », l’image étant celle d’une pioche qui vient de remuer la terre pour creuser une tombe et qui, après cela, aspire à la quiétude, à une sortie de la souffrance.

Cette pioche symbolique désigne en fait le deuil qui commence après un enterrement, la période qui suit la mise en terre.

Sérénité de la pioche et légèreté de la terre

J’hésite toujours en traduisant cette expression vernaculaire entre « Sérénité de la pioche » et « Légèreté de la terre » parce que, ne l’oublions pas, l’humus aussi aspire à un retour à la norme, après une inhumation.

Plusieurs autres traductions sont possibles et chacun pourra s’y essayer pour rendre la subtilité celée dans cette expression.

Dans notre tradition, « Tabrid el fess » désigne en fait la cérémonie des deux « fark » qui se succèdent quelques jours après un décès.

A ce titre, il est important de savoir que le terme « fark » a pour signification « séparation » et qu’il implique un retour à la norme, une première sortie du deuil consécutif à la perte d’un proche.

Deux « fark » et une « ziara »

En Tunisie, les cérémonies funéraires relatives au deuil se déroulent sur le temps long d’une année. Les premières d’entre elles sont le « Fark el aouel » (premier fark) et le « fark el thani » (deuxième fark) qui survient dans sa foulée.

La première solennité est organisée deux jours après l’enterrement et constitue une cérémonie ouverte au cours de laquelle un couscous collectif est partagé et aussi distribué aux pauvres. La seconde a lieu de manière flexible, deux ou trois jours plus tard et se caractérise par le retour au cocon familial.

En effet, le deuxième fark n’est pas une cérémonie publique mais ne concerne que les invités à y assister. Soulignons au passage que ce deuxième volet de ce que nous appelons « Tabrid el fess » est tombé en désuétude et que rares sont les familles à préserver cette deuxième cérémonie.

La suite du deuil se caractérise par la « ziara » (visite). Cette cérémonie est également d’ordre privé et n’y assistent que les invités. On y sert un repas et on y distribue de la nourriture aux pauvres. La « ziara » aussi tend à être célébrée avec moins de faste.

Du Quarantième jour au « korban »

Enfin, dernière grande articulation du deuil immédiat, la cérémonie du Quarantième jour » garde toute son importance. Si elle se passe pour l’essentiel dans le cadre privé, elle est parfois l’occasion de solennités publiques saluant la mémoire de la personne disparue.

Plus loin dans le temps, le « korban » sera célébré à la veille de l’Aid el Kébir, la fête du sacrifice. A cette occasion, pour honorer la mémoire de la personne défunte dans l’année, il est de tradition d’offrir un mouton à une famille nécessiteuse. Cette solennité aussi tombe peu à peu dans l’oubli même si les milieux les plus conservateurs font tout pour la maintenir.

Lorsqu’une année est écoulée depuis le décès, on célèbre l’anniversaire de la disparition et on continuera à la faire chaque année, comme on se rendra sur les tombes à l’occasion des fêtes religieuses, notamment l’Achoura, équivalent en Tunisie de la fête des morts chez les Chrétiens.

Les remarques qui précédent ne sont pas exhaustives et gagneront à être complétées par l’évocation des préparations culinaires qui accompagnent ces temps de deuil. Par exemple, pour le Quarantième jour, on mange de la « madfouna » alors que pour célébrer l’année, on prépare un couscous rituel.

La nature « joyeuse » du « fark »

Un dernier point: il est de coutume qu’au lendemain d’un enterrement, les femmes se rendent au cimetière sur la tombe « encore chaude » comme le dit l’expression consacrée. Cet usage nous renvoie aussi à cette métaphore de « Tabrid el fess » et de facto marque le début du deuil qui sera marqué le lendemain par la cérémonie du « fark ».

En écrivant ces quelques lignes, j’ai bien sûr une pensée pour celles et ceux qui viennent de nous quitter et que nous pleurons encore, tout en retrouvant le rire et le sourire qui sont comme les compagnons incontournables de tout « fark ».

En effet, le jour du « fark », on tourne la page et, en quelque sorte, on se résigne à revivre, à cesser de se lamenter, à intégrer sa peine dans le quotidien qui reprend inéluctablement ses droits.

Quelque soit la douleur ressentie aux premières heures, ce Refroidissement de la pioche qui marque le début du deuil dans la durée est un moment où la joie se doit de renaître.

La mémoire de Kmar, le « fark’ de Marie

En écrivant ces lignes, je pense aussi à deux personnes qui me sont particulièrement chères, ma propre mère, Kmar, dont nous célébrons aujourd’hui le deuxième anniversaire de la disparition, et ma mère adoptive, Marie, que nous avons enterrée il y a quelques semaines.

Pour marquer le deuil de Marie, ses enfants et moi, avec la complicité de quelques amis généreux et proches, avons organisé un « fark », pour marquer nos liens et pour que le couscous offert à la mémoire de Marie soit un gage d’interculturalité.

C’est ainsi qu’à cette occasion, une famille chrétienne de Tunisie et ses amis musulmans ont ensemble célébré un rituel de deuil partagé. En ce sens, très souvent, lors des enterrements chrétiens au Borgel, les prêtres qui officient, demandent aux présents de confession musulmane de réciter la « Fatiha ».

Ces gestes me sont essentiels car si nous avons vécus proches, nous devons savoir laisser la place aux syncrétismes qui s’imposent d’eux-mêmes, au temps des deuils qui doivent, plutôt que séparer,réunir.

Traditions plurielles et Livre en partage

Avec le passage du temps, ce sont surtout des images, des impressions, des souvenirs qui restent et vivent en nous. Et certains jours, un flacon d’eau de Cologne acheté chez Kolsi, un tour à la Maison modèle, une caponate d’aubergines, un plongeon dans la merà Ez-Zahra ou un verre de Thibarine, prennent une tout autre signification.

Ils sont ces liens minuscules et insécables qui nous lient à nos parents, nos aieux, nos ancêtres. Plus que la mémoire des sépultures, ils sont nos repères à vif et, justement, vivent en nous.

Que toutes et tous reposent en paix, dans les traditions plurielles de notre Livre commun.

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