Ilyes Fakhkakh face à un chantier Total ?

Ancien ministre du Tourisme et des Finances de l’ère révolutionnaire, Ilyes Fakhfakh a été chargé par le Chef de l’Etat de constituer son équipe gouvernementale qui devrait, sauf surprise, bénéficier du vote de confiance de l’ARP. Son premier objectif est de redresser l’économie, un chantier à la fois souterrain et à ciel ouvert.

Un chef de gouvernement ayant occupé le portefeuille des Finances peut-il réussir, avec la rigueur qu’exige sa connaissance de la conjoncture, à relancer la croissance et à rétablir les finances publiques à un niveau de déficit plus acceptable ? La même chose se pose pour un ancien sportif : son statut d’athlète ou de footballeur de haut niveau lui donne-t-il la légitimité de conduire le département de la Jeunesse et des Sports ?

A notre avis, la formation académique et le profil des ministres, quand bien même importants, ne sont pas les seuls facteurs de réussite. La réussite comme l’échec dépendent d’autres paramètres, comme l’intégrité, la volonté, le courage et surtout la capacité ou non à fédérer des initiatives et des idées nouvelles nonobstant les appartenances partisanes des personnes.

Ilyes Fakhfakh aura-t-il les coudées franches pour réaliser un programme en bonne et due forme, si programme il prétend avoir ?

Comment stimuler les investissements ?

Là, c’est une affaire typiquement politique contrairement à ce que l’on peut penser. Pourquoi ? Parce que les investisseurs, tout comme les bailleurs de fonds d’ailleurs, ne mettent la main à la pâte que lorsque les conditions sociale, politique et sécuritaire du pays prêtent à l’investissement. Et c’est, à bien des égards, à Ilyes Fakhfakh, chef de gouvernement désigné, de rétablir la confiance des investisseurs par rapport au site Tunisie. Comment ?

Primo, en annonçant un discours rassembleur à l’adresse de tous les acteurs politiques, un test qu’il a raté, a priori, lors de la conférence de presse de vendredi. Secundo, son programme économique doit inclure les outils qui concourent à sa réalisation. Tertio, Fakhfakh est appelé à composer un gouvernement qui tienne compte de la conjoncture actuelle, en nommant, de préférence, des ministres chevronnés, qui ont réussi auparavant, et qui soient dans l’action et non pas dans la réaction, nonobstant leurs obédiences politiques.

Plusieurs questions s’imposent à ce niveau : Fakhfakh est-il indépendant dans ses choix, autrement dit aura-t-il les épaules assez larges pour se démarquer de ses anges gardiens, à commencer par le chef de l’Etat, celui là-même qui l’a désigné ? Va-t-il composer un gouvernement dont la seule finalité est le vote de confiance ou un gouvernement qui puisse mettre à exécution son programme ? Il y a à craindre qu’entre l’inéquation et l’adéquation, Ilyes Fakhfakh se perde en conjectures.

Quels outils pour combattre le chômage ?

Cela dit, le nœud gordien dans l’affaire demeure le chômage. Si Tertullien était de notre époque, ce célèbre écrivain (né entre 150 et 160 à Carthage), aurait décliné sa célèbre citation « On ne naît pas homme, on le devient », en une expression qui s’adapte mieux à notre réalité « On ne naît pas chômeur, on le devient forcément ».

Malgré son caractère structurel, le chômage en Tunisie n’a pas bénéficié, de 1956 à nos jours, de mesures allant dans le sens de combattre les causes qui ont concouru à son expansion. Des choix stratégiques contestés en matière de développement, un tissu industriel à faible valeur ajoutée et dominé par les micro-entreprises, une formation professionnelle qui n’a pas su accompagner la révolution technologique, en plus d’un système éducatif défaillant.

Que peut faire Ilyes Fakhfakh pour pallier cette situation de chômage qui touche, à notre vais, beaucoup plus que les 650 mille personnes désœuvrées que recense l’Etat ? La fonction publique étant un secteur non seulement saturé, mais souffrant, en plus, d’un sureffectif endémique, la seule alternative, c’est l’entrepreneuriat privé. A quel niveau l’Etat peut-il intervenir ?

Premièrement, en facilitant aux diplômés du supérieur les procédures pour monter leurs propres entreprises. Deuxièmement, en leur balisant la voie aux crédits sans conditions préalables, sauf celles consistant à accompagner et contrôler les différentes étapes de réalisation du projet. Troisièmement, en accordant des exonérations fiscales pendant les cinq premières années du projet et pourquoi pas prendre en charge une partie ou la totalité des charges patronales le temps que l’entreprise prenne ses assises et commence à réaliser des bénéfices.

Ces quelques mesures ne requièrent pas grand-chose. Les gens qui travaillent dans les différentes administrations sont tenus de faire simplement le boulot pour lequel ils sont payés, au cas contraire les dossiers resteront dans les tiroirs indéfiniment.

Il y a un hic !

Somme toute, Ilyes Fakhfakh peut-il naviguer dans ces eaux si troubles quand on sait qu’au niveau du discours, il ne semble pas déroger à la règle.

En fait, qu’est-ce qu’un discours économiquement correct ? C’est un discours qui, en l’entendant, ne doit pas susciter en vous un sentiment de perplexité ou de mécompréhension et à plus forte raison de méfiance. Les gouvernements qui se sont succédé après la révolution ont-ils fait part à l’égard du peuple de justesse de propos ou de clarté dans l’analyse de la situation ?

Non. En diabolisant systématiquement l’ancien régime, aidés en cela par quelques médias à la solde, ils ont réussi à orienter les gens vers une perception de la réalité économique telle qu’ils ont voulu façonner. Leur finalité : accaparer le pouvoir et l’argent.

Pourquoi le peuple ne s’est-il pas opposé à leurs agissements, pourquoi a-t-il fat part d’inertie face à tant d’allégations ? Sans vouloir trop enfoncer le clou, il semble que le Tunisien se nourrit de mensonges. Je pense même qu’il est maso ; maso à tel point qu’après s’être rassasié dans des poubelles, il court, le premier, vers les urnes pour élire ceux qui l’y ont conduit.

Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 27/01/2020

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