« Le Pardon », un film vrai, quand les frontières bourreaux, victimes se dévoilent

« Le Pardon », un film vrai, quand les frontières bourreaux, victimes se dévoilent

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Tribune | Par Farah Khadhar
Ce film est programmé pendant les JCC en hors compétition dans les Séances Spéciales, pour rendre hommage à sa réalisatrice Najwa Limam Slama. Il est produit en 2018 et dure 100 minutes. Les personnages principaux de ce film sont incarnés par l’acteur célèbre Abed Fahed, Mohammed Ali Ben Jemaa, Saoussan Malej, Meriem Ben Hassine, Riadh Hamdi, Hakim Boumassoudi et Sameh Sankari

SYNOPSIS >> A la suite d’une erreur dans les résultats de ses analyses médicales, Fawzi, un juge, se retrouve face à l’une des victimes de ses précédents procès. Cet homme, un dénommé Mostari, tout juste sorti de prison, souffrant d’un cancer en phase terminale, et se prépare à mourir. Fawzi cherche alors par tous les moyens à se faire pardonner auprès de lui.

C’est une histoire incroyable qui montre deux personnages principaux Mostari et Fawzi avec deux destins opposés, deux parcours, deux vies, l’un est bourreau, l’autre est victime… l’un est un juge corrompu ; l’autre est un archéologue passionné par son métier… Le film démarre sur une scène dans un tribunal, qui s’enchaine dans un cabinet médical où le médecin se trompant de radio de poumons entre deux malades, il s’avère que ce n’est plus le juge corrompu qui a un concert mais la victime Mostari… Le bourreau part en course effréné de sa victime quand il apprend que non seulement il a emprisonné Mostari injustement pendant dix ans mais en plus il s’avère qu’il a contracté un cancer, quelle tristesse… Le juge au fur et à mesure de la découverte de la vie de Mostar essaye de se rattraper en le protégeant, il le suit partout et l’observe.

A la mort de la mère de la femme de Mostari, Fawzi croit que c’est Mostari qui est mort en voyant le cercueil sortir de sa maison mais non ce n’est pas lui… Le réalisateur joue sur l’humour noir, sur le suspens, le film est sans concession jusqu’au-boutisme, le bourreau culpabilise et pleure, il se confie à sa maitresse, il essaye de se réfugier dans sa ferme, dans les bras de sa copine divorcée avec une fille malgré qu’il soit marié à une belle femme mais comme il le lui dit :

« je regrette de t’avoir connue »… sa femme et son frère l’ont poussé à corrompre l’appareil judiciaire…ce juge est perdu… Il veut demander pardon à sa victime… jusqu’au bout, on suit Mostari dans les préparatifs de l’ensevelissement de sa mère, quand il est assis pour la veillée funèbre de sa mère, il est dans la grotte avec les bougies, le juge décide enfin d’aller lui demander pardon… Quand il s’aperçoit qu’il est déjà mort assit sur sa chaise comme un roi, qu’il est digne, qu’il est mort dans la dignité… Najwa Slema, la réalisatrice a rendu ce moment solennel, une joie, une fête, une leçon de dignité, une grosse claque pour les bourreaux…

Quelques bribes de réponses intuitives, le fait d’avoir choisi un archéologue et de l’avoir accusé d’avoir voler des objets du patrimoine tunisien est une métaphore de ce que l’ancien régime déchu de Ben Ali a réalisé en volant le patrimoine archéologique à la Tunisie ; Le fait d’avoir choisi la belle mère de Mostari de religion chrétienne est peut-être une manière de montrer qu’il y a des minorités en Tunisie, et aussi peut être un message pour le dialogue des civilisations et des religions, un message de tolérance.

Il y a une chose que j’ai trouvé forte, c’est ce choix de deux personnages forts, un représentant l’honnêteté, l’art, la poésie, la mémoire du pays, l’autre, l’injustice, l’indignité, la corruption, cela traduit deux facettes de la Tunisie, deux parties de la Tunisie, la Tunisie corrompue et la Tunisie de la dignité, la Tunisie d’avant la révolution et la Tunisie d’après la révolution… peut- être aussi insister sur le fait qu’il n’y pas de dichotomie entre deux Tunisie mais qu’il y a une tendance de rencontrer ces deux Tunisie à plusieurs niveaux aussi bien dans les partis politiques que chez le peuple… là où la réalisatrice perce dans son art, c’est l’esthétique choisie, un cadre froid, un étalonnage sans faute, une musique de maestro, créer par le grand musicien Riadh Fehri…

Et aussi ce film me rappelle le fameux documentaire du Cambodgien Rithy Pan, S21, qui montre cette relation terrible entre les bourreaux et les victimes.

Le film de Najwa Slama se classe parmi les films références du cinéma tunisien en terme de réalisation, de scénarisation, de jeux d’acteur, de musique, de mise en scène… Il est sensible, il est plus que d’actualité… L’acteur Mohamed Ali Ben Jemaa excelle dans son jeux d’acteur dans le rôle du bourreau Fawzi ainsi que l’acteur syrien Abed Fahd dans son rôle de victime Mostari… Dommage que la réalisatrice soit partie très tôt car pour une première œuvre de fiction, c’est un chef-d’œuvre, un joyeux du cinéma , elle était promise à une grande carrière, Najwa repose en paix chère grande artiste et grand merci de nous avoir laisser un immense cadeau artistique, une belle leçon de la vie, de sagesse et d’humilité.

Ce film rappelle « Le feu follet » de Louis Malle ou encore le film « Les sabots en or » de Nouri Bouzid, ce héros déchu, sortie de prison, se remémorant son passé et ses injustices et qui finit mort enfin de film… Un film sur les déchus, les victimes des systèmes politiques, les torturés, qui finissent par payer une facture double, leur mort sociétale et leur mort biologique. Un film magistral, un film culte, un film référence, un film incroyable, un film qui restera gravé dans la mémoire du cinéma.

Le choix de la musique, Mostar est sensible à la musique populaire yalilliri y a mena chanté par son ami pêcheur qui le soutient et Fawzi, le juge est plutôt sensible à la musique classique, il joue au piano. Ce choix de deux musique, une populaire et l’autre élitiste, exprime bien l’état de la société d’aujourd’hui, des voix populaires criant souffrance et désarroi tandis que l’élite continue à jouer du piano tranquillement dans l’insouciance.

Il y a aussi quelque chose qui m’a beaucoup plus dans ce film, c’est la scène des policiers qui interviennent dans le cimetière pour ordonner de détruire le mausolée qui était en train d’être construit mais le Fawzi intervient pour les en empêcher en les corrompant, l’histoire se répète. Mais ce qu’il faut retenir c’est cette très belle métaphore qui rappelle les tombes du cimetière de Bourjil saccagé, une double lecture est à faire pour lire entre les séquences qu’a voulu montrer consciemment ou inconsciemment Najwa Slama au monde entier. Et comme elle l’écrit dans le générique de fin : en faisant ce film j‘ai voulu laisser quelque chose de moi.

En interrogeant son mari Ridha Slema, il me dit que Najwa lisait beaucoup de livres sur la mort et l’après-mort, elle n’avait jamais peur de la mort, elle aimait se balader dans les cimetières, pour elle la mort, c’est la vie, la tombe n’est pas sombre et noire mais dégage de la lumière… Si elle a choisi de magnifier le culte funéraire chrétien est un message de tolérance entre les religions, elle était pour l’égalité des religions, elle n’a pas choisi le judaïsme pour la simple raison que ça aurait susciter d’autres problématiques plus politique, et le film aurait pris une autre tournure. Ce film a toute sa place dans les festivals de cinéma internationaux de par son sujet universel.

Repose en paix chère amie, grande réalisatrice Najwa Limam Slema. Et comme elle le pensait, la mort c’est la vie, la preuve est là, son film excelle et aura une très longue vie, nous continuons à la sentir parmi nous.

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