La chronique de Hatem Bourial | Tournez manèges et chansonnettes !

Le manège du Belvédère

Il y a quelque chose de magique dans un manège. Quelque chose qui vous renvoie vers la scène de l’enfance. Quelque chose qui convoque une part de rêve.

Dommage, nos manèges ne sont plus ce qu’ils étaient et ne sont pas ce qu’ils devraient être. Etriqués, d’une grande banalité, ils ne donnent pas aux enfants cette part des anges qu’ils méritent. Il y a quelques jours, je pouvais admirer quelques manèges parisiens et, franchement, ils en imposaient.

On les trouve sur certains marchés comme à la Bastille ou encore près des bouches de métro. Rutilants de lumière, ils sont pris d’assaut par les titis parisiens et tournent jusqu’au vertige. En les admirant, je ne pouvais m’empêcher de revenir en esprit aux manèges qui peuplaient le Tunis de mon enfance.

 

Le premier auquel je pense se trouvait sur l’avenue de Paris, en face de l’hôtel Majestic et juste à côté des assurances Star. Ce petit manège a fait de la résistance puisqu’il n’a disparu qu’il y a quelques années. Peu entretenu, présent par intermittence, ce manège avait pourtant une longue histoire. Situé à la confluence de plusieurs quartiers, il brassait large et donnait beaucoup de joie.

Le manège proprement dit était complété par une piste pour les chevaux en bois alors très populaire. Sur ces chars qui tenaient à peine la route, il fallait pédaler comme un fou, bien négocier les virages et surtout ne pas aller trop vite car l’attelage pouvait capoter à tout moment. Devenant vétuste avec le passage des ans, ce petit manège finira par cesser de tourner suite à un problème foncier qui opposa le forain au propriétaire du terrain. Depuis, plus de manège en ville et une page tournée pour les enfants.

L’autre grand manège de Tunis se trouvait au Belvédère dans une sorte de clairière entourée de plans d’eau. Même si les équipements ont changé, un manège et quelques attractions existent encore sur ces lieux. Dans le temps, c’était toute une panoplie qui attendait les gosses : un manège bien sûr, l’inévitable piste pour les chevaux en bois et aussi une fusée qui servait de balançoire. Comme l’espace était vaste et aéré, les enfants s’y retrouvaient par dizaines sous l’œil attentif des parents.

De manière insolite, le gérant de ce manège était Allemand. Il se nommait Herr Kuhn et était plutôt taciturne. Installé dans la petite cabane en bois qui faisait office de guichet, il distribuait les jetons et lançait le manège, se contentant de quelques mots et quelques gestes. Plusieurs histoires circulaient à son propos. On vous racontait ainsi qu’il fut soldat de la Wehrmacht et qu’il se réfugia à Tunis après la guerre. Certains affirmaient qu’il avait déserté, d’autres qu’il fut fait prisonnier mais parvint à s’évader.

Personne ne savait vraiment ce qu’il en était. Ce qui ne manquait pas de lui donner une aura de légende. Et comme il parlait peu, nul n’en saura jamais rien. Un jour, le manège s’arrêta et l’on ne vit plus monsieur Kuhn. Après une période de fermeture, les équipements furent rénovés et reprirent du service. Depuis, les manèges ont repris leur carrousel.

Ponctuellement, en période de Ramadan, plusieurs manèges faisaient leur apparition dans la médina et ses faubourgs. Souvent rudimentaires, ils valaient surtout par leurs balançoires qui avaient la forme de petites barques.

Les forains les installaient sur des terrains vagues et restaient jusqu’à l’Aïd. Très populaires, ils ne désemplissaient pas et proposaient plusieurs attractions. Pour un prix modique, les gosses des quartiers avaient ainsi leur part du festin. La tradition s’est d’ailleurs maintenue mais les attractions sont vraiment rudimentaires. Et de toute façon, tous ces petits manèges ont été déclassés par les parcs dans le style de Dahdah vers lesquels convergent les enfants et les grands gosses.

Encore un mot. Jusqu’aux années 1970, la Foire de Tunis proposait aussi son lot d’attractions. En ce temps, la foire se tenait sur l’avenue Mohamed V et, outre les stands, on pouvait profiter du karting ou des autos tamponneuses. Ces autres manèges qui étaient installés au Palais de la foire (sur l’emplacement actuel de la Cité de la Culture) avaient leurs inconditionnels qui attendaient toute une année pour faire la nouba et s’amuser comme des fous.

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Nous venons d’accueillir un cirque pour quelques semaines et je crois qu’il poursuit actuellement son bail du côté des Berges du lac.

Cette fois-ci, il s’agit d’un cirque italien et il s’inscrit dans une lignée qui a vu défiler les meilleurs. Dans le temps, les cirques les plus réputés étaient français et leurs spectacles proposaient clowns, dompteurs, jongleurs et acrobates.

Le seul cirque dont je me souviens est venu à Tunis au milieu des années soixante. Il avait été installé à Gambetta, comme nous nommions alors l’avenue Mohamed V. L’événement était de taille et même les écoles avaient libéré les enfants pour qu’ils puissent découvrir le cirque de visu.

En ce temps, le public pouvait visiter la ménagerie en dehors des spectacles et admirer les animaux en cage. Il y avait donc toujours une petite foule et toute la ville se donnait rendez-vous au cirque. La télévision avait contribué à familiariser le public avec ce type de spectacle et tout le monde venait en terrain connu.

Les plus âgés évoquaient avec nostalgie le cirque Amar ou le cirque Bouglione. Les clowns Zavatta avaient alors une grande réputation et le cirque était pavé d’une aura festive. Les choses n’ont d’ailleurs pas tellement changé. Il suffit d’aller faire un tour au lac pour constater que la joie est la même, l’engouement intact et la complicité des parents toujours très vive.

C’est une belle idée que d’entretenir la présence du cirque en Tunisie en organisant de véritables tournées pour ces artistes d’un genre particulier. Ne pouvant retenir mon ardeur, je suis allé admirer le cirque qui est dans nos murs et n’ai pas regretté mon choix. Même si les numéros étaient relativement convenus, ils n’en étaient pas moins impressionnants. Et de toutes les manières, il suffit que s’éteignent les lumières, que retentissent les applaudissements pour que la joie s’installe. Dès lors, pourquoi s’en priver ?

Si c’était à refaire, je reviendrais sans hésitation aucune vers les gradins de ce cirque. D’une part, c’est un bain de jouvence et d’autre part, le frémissement devant les numéros est toujours au rendez-vous. Et séjour parisien oblige, mes pas ont vite fait de me mener jusqu’au cirque d’hiver des Bouglione. Un régal !

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Tout à fait par hasard, mes oreilles ont capté les notes qui montaient d’un piano. Reconnaissables entre toutes, ces notes d’une simplicité enfantine étaient celles de « Frère Jacques ». Cela faisait si longtemps que je n’avais pas entendu cette rengaine. Mon émotion était grande alors que j’entendais le pianiste égrener des notes, faire ses gammes et m’emmener vers un monde de chansons et de comptines que nous avons tous connues.

Le destin a fait que mon voisin dans l’immeuble parisien où je passais quelques jours soit un pianiste et qu’il joue ces notes en particulier. C’était comme une invitation à laisser remonter le souvenir de ce répertoire d’écolier que nous connaissons tous par cœur. Alors que retombaient les derniers accords de « Frère Jacques », des dizaines d’autres airs se bousculaient au portillon de mémoire.

Comme un refrain qui surgit de loin, je retrouvais les accents joyaux du fameux « En passant par la Lorraine, avec mes sabots ». A peine chuchotée, cette chansonnette ouvrit la voie à un autre air réputé. Souvenez-vous des Trois jeunes tambours qui s’en revenaient de guerre et de la fille du roi qui les observait de sa fenêtre …

Souvenez-vous aussi du très entraînant « Il pleut, il pleut bergère » ou encore de l’inimitable « Cadet Rousselle ». Comme un torrent, toutes ces rengaines revenaient, s’incrustaient et s’affirmaient intactes. Je me retrouvais à chantonner «Auprès de ma blonde», la caille, la tourterelle, les jolies perdrix et tous les oiseaux du monde.

Décidément, ce répertoire était toujours vivant et il a suffi d’une madeleine pour le réveiller. Il est tout de même incroyable que nous tous n’ayons pas oublié les airs et les paroles. Voici l’alouette de la chanson qui me survole les ailes chargées de nostalgie. Je la plumerais bien en prenant soin de commencer par la tête et finir par la queue.

Source intarissable ! Les chansonnettes fusent, jaillissent sans ordre précis. Doucement, je chuchote un air irrésistible où il est question de clair de lune, de petit Pierrot, de plume, de chandelle, de porte et de charité. A peine terminée, une autre de ces comptines s’impose à moi. C’est l’une de mes préférées et, si elle est triste, elle est aussi pleine de poésie.

Elle commence par : « A la claire fontaine m’en allant promener » pour décliner un texte romantique où chantent les rossignols au cœur gai et coule l’onde d’une source lumineuse. Cette rengaine de notre enfance, je crois que jamais je ne l’oublierai.

Le flot continue avec le chorégraphique « Ainsi font les petites marionnettes ». C’est vrai après quelques tours, elles s’en vont et me laissent au souvenir de ces danses qui m’accompagnent tout droit jusqu’au pont d’Avignon.

« A la ronde » ou encore « Savez-vous planter les choux ? » s’incrustent à leur tour et m’évoquent les gestes précis dont nous accompagnions nos chants à tue-tête. Le classique de cette époque avait pour titre « Il était un petit navire ». Il fallait en connaître les paroles jusqu’au bout et les chanter à grand renfort de « ohé, ohé ! ».

Nous y mettions beaucoup de candeur et d’application au point où plus de cinquante ans plus tard, ces chansons vibrent encore dans nos mémoires. Il y en eut beaucoup d’autres, apprises au fil des ans, avec une saveur de tablier bleu d’écolier. Je crois qu’elles nous renvoient vers l’univers des fables et des contes, le monde magique du Petit Poucet ou de Blanche Neige, les frissons ressentis face aux mésaventures du Petit Chaperon rouge ou celles du Chat botté.

Tout cela est bien enfoui dans les profondeurs de nos mémoires. Sans nous avoir jamais quitté, ces chansons ont aussi un goût de manège ou celui d’une cavalcade de clown.
Et peut-être vous accompagneront-elles pendant cette semaine. Tout à la joie de les fredonner et de les partager, je suis sûr qu’elles m’habiteront pour quelques jours…

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 17/12/2018

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