Dossier : En Tunisie, les voitures électriques attendent toujours le feu vert

Dossier : En Tunisie, les voitures électriques attendent toujours le feu vert

Par , Mohamed Khalil Jelassi et Imene Boudali -
CP : Pixabay
Alors que d’autres pays mettent le paquet pour investir dans les voitures électriques appelées aussi les véhicule à force électromotrice, comme la Chine, l’Allemagne ou la France, cette technologie peine à s’introduire sur le marché tunisien. Des entraves législatives et administratives en sont la principale cause. Or, les véhicules électriques et hybrides polluent moins que les véhicules thermiques, un fait que plus personne ne peut réfuter désormais. Partant de ce constat, des mesures doivent être prises pour encourager la mobilité électrique en Tunisie.

Aujourd’hui, le secteur est au point mort, à l’exception d’une initiative qui vient d’être lancée par les frères Abdessalem et Rafik Ben Ayed. En effet, les deux investisseurs ont introduit, le 19 novembre dernier, le premier bus 100% électrique construit par le géant chinois des véhicules électriques BYD (Build Your Dreams).

Le groupe Ben Ayed compte également introduire pour la première fois sur le marché tunisien des voitures électriques de la même marque chinoise qui seront commercialisées par le concessionnaire « Hélios Car ».

Mais comment pourrait-il le faire alors qu’aucun cadre réglementaire n’existe en Tunisie portant sur l’importation des voitures électriques ?

Aucun cadre réglementaire

Pour la majorité des concessionnaires, le constat est sans appel. La Tunisie ne dispose d’aucun cadre réglementaire pour encourager l’importation de ces voitures si coûteuses et parfois surtaxées.

« Même au niveau des services des mines le problème se pose, alors que la puissance fiscale des voitures thermiques se mesure en chevaux fiscaux, l’énergie des voitures électriques s’exprime en kilowatts. La taxation de ces voitures pose également problème, car leur coût est très élevé et elles sont surtaxées » explique Brahim Debbache, PDG d’Ennakl Automobiles et président de la Chambre syndicale des concessionnaires automobiles.

C’est la raison pour laquelle la chambre a formulé une demande auprès de la commission des finances relevant de l’Assemblée des Représentants du Peuple pour solliciter une loi ou un cadre réglementaire qui régit l’activité et l’importation de ces véhicules, mais depuis aucun retour n’est parvenu.

De ce fait, les concessionnaires réclament à haute voix l’instauration d’avantages fiscaux et réglementaires, pour encourager l’importation de ce genre de véhicules.

« La Tunisie n’est pas avant-gardiste », Nacef Belkhiria

Pour Toyota, pionnier dans les voitures hybrides et représenté par Nacef Belkhiria, DGA de BSB Toyota, « le règlement en Tunisie n’est pas avant-gardiste par rapport à la règlementation dans le monde. C’est une question de législation. Lorsqu’on applique les mêmes droits de douane et les mêmes taxes, imposés à une voiture thermique et là la voiture clean ne peut pas se retrouver sur le marché ».

« La législation n’encourage pas l’hybride (prix prohibitif pour la consommation). Il faut savoir qu’entre le discours de l’Administration qui se dit favorable et les actes, il y a une grande différence. On ne cesse de faire des déclarations en faveur de la voiture électrique et ses nombreux avantages, mais rien n’est mis en place », nous déclare M. Nacef Belkhiria.

« La règlementation est le premier handicap. Le deuxième est bien évidemment l’infrastructure notamment pour les véhicules 100% électriques. Les bornes de recharge n’existent pas et donc on ne peut, pour l’heure, déployer des véhicules électriques », ajoute M. Nacef Belkhiria.

Selon le DGA de BSB Toyota, il faut se pencher sérieusement et sauvagement sur la taxation. « L’Etat ne va rien perdre mais a beaucoup à perdre par rapport à son retard. Il ne perdra pas les droits de douane dans la mesure où il n’y aura pas plus de 5% de véhicules hybrides ou électriques importés. Le parc automobile ne peut, en effet, pas dépasser plus de 5% d’hybrides pour 1500 véhicules commercialisés par an », nous dit-il.

M. Nacef Belkhiria estime que l’enjeu est grand et que l’Etat a un retard à rattraper (un retard culturel et un retard au niveau de l’environnement). Selon lui, il suffit de faire de simples calculs pour comprendre que la voiture électrique serait un gain considérable en carburant mais aussi en protection de l’environnement. A ce titre, il s’étonne que l’Agence Nationale pour la Maitrise de l’Energie (ANME) n’ait toujours pas tapé sur la table.

CP : viepratique
« La loi va suivre », Bassem Loukil

Pour Bassem Loukil, PDG d’Aures Automobiles, « la loi va suivre et c’est inévitable ». « A partir de 2020, les autorités seront obligées de s’adapter. Dans le monde, tous les constructeurs s’orientent de plus en plus vers la commercialisation des véhicules hybrides et électriques et certains comme en France et en Allemagne vont carrément arrêter de produire des véhicules à moteur essence ou diesel. On doit donc pouvoir être en adéquation ».

Mais pour Bassem Loukil, le vrai problème reste le réseau électrique et les bornes de recharge. « Quelques stations ont d’ailleurs annoncé qu’elles allaient installer des bornes électriques et c’est une bonne avancée », dit-il.

Le constat est là : alors que la voiture électrique et hybride est devenue un concept d’avenir dans le monde, la Tunisie n’a toujours pas ouvert les vannes.

Une voiture électrique bloquée à la douane

Karem Belkhiria, Docteur Ingénieur diplômé du M.I.T. et PDG de DOMOTECH-WESTPOINT, aurait bien souhaité ouvrir ces vannes mais il s’est heurté à de nombreux blocages, ayant lui-même importé un prototype, toujours bloqué à la douane depuis deux mois.

« La voiture électrique est une solution extraordinaire. C’est de l’énergie propre mais c’est surtout très salutaire dans un pays comme la Tunisie qui importe 60% de son énergie. Il ne manque que la volonté politique », dit-il.

Il évoque les lois à mettre en place d’urgence en Tunisie concernant les droits de douanes qui sont deux fois plus élevés pour les voitures hybride que les voitures thermiques car on considère qu’une voiture hybride possède deux moteurs ce qui est aberrant.

Sur un autre plan, les voitures électriques vont induire beaucoup d’avantages d’abord en termes de pollution avec 0% d’émission de CO2, mais elles vont surtout alléger la consommation de carburant sachant qu’il est de plus en plus cher et reste encore subventionné par l’Etat.

Il faut savoir que des études sont menées actuellement sur la manière de rentabiliser l’achat de ces véhicules car le seul inconvénient de la voiture électrique reste le coût de la batterie encore très élevé. Mais on s’attend à une baisse du prix de 60% d’ici 2020 sachant que l’autonomie la plus élevée d’une batterie est actuellement de 500 km et que le temps de recharge est en moyenne de 2 à 3h selon les types de batteries dont la durée de vie moyenne est de 15 ans.

Un jeu de ministères

Sous quelle tutelle est placé ce secteur d’activité à promouvoir ? Comment peut-on encourager un tel secteur alors qu’aucun ministère ne se présente pour guider la locomotive ?

Alors que le ministère du Transport assure avoir une stratégie à long terme pour encourager l’utilisation de cette énergie amie de la nature, le ministère du Commerce affirme n’être responsable que de l’importation des voitures populaires et n’a aucune intervention au niveau de l’importation de celle à énergie électrique.

L’administration tunisienne a un rôle à jouer notamment en ce qui concerne la maitrise de l’énergie. Or, les voitures électriques n’existent toujours pas sur notre marché, même si certaines parties sont complètement conscientes des défis de la transition énergétique en Tunisie.

Parmi elles, figure Abdellatif Kallel, directeur central d’Hélios qui fait partie du groupe Al Badr. Pour ce dernier, la question ne se pose plus, car tous les géants internationaux de la construction automobile s’orientent vers cette énergie.

« Nous savons que les véhicules à énergie électrique ont de grands atouts si on évoque les questions environnementales et la lutte contre la pollution. Le monde entier s’oriente vers cette technologie nous devons suivre ces avancées technologiques en matière de construction automobile. L’agence Nationale pour la Maitrise de l’Energie œuvre dans ce sens », explique Abdellatif Kallel.

Le forcing d’Hélios Car !

La société Helios Car, filiale du Groupe Al Badr des frères Abdessalem et Rafik Ben Ayed estime que l’introduction réelle des voitures électriques en Tunisie dépendra de la « rentabilité » des bus électriques. En effet, ce bus représente un projet pilote en vue de réduire la pollution due à la surutilisation des voitures et moyens de transports énergivores.

Selon Maroua Majdoub, responsable marketing de la société Helios Car, il s’agit actuellement d’une période d’essai pour déterminer la rentabilité de cette technologie en Tunisie, en termes de consommation, de conditions des routes, des circuits etc.

Concernant la commercialisation des voitures électriques en Tunisie, la responsable nous a expliqué que malgré l’absence d’une infrastructure adaptée à ce genre de véhicules, notamment les bornes de recharge, essentielles à leur fonctionnement, le développement de cette idée devrait se faire petit à petit.

« Les pays qui ont jusque-là réussi leur transition vers les véhicules électriques ont toujours commencé par tester cette technologie à travers les transports en commun et les taxis, dont le circuit est plus ou moins connu et limité par rapport aux voitures particulières. Une fois la période de test réussie, ils passent à l’introduction progressive des voitures électriques », a-t-elle explique.

M. Majdoub a mis l’accent, toutefois, sur les obstacles auxquels fait face l’introduction de ce type de véhicules en Tunisie. Selon elle, la législation n’est toujours pas tranchante. En effet, les droits de Douane et la taxation sont aujourd’hui claires pour les voitures hybrides par exemple, mais pas pour les voitures électriques.

La deuxième difficulté est observée au niveau des prix, étant donné que le prix des batteries de ces véhicules est assez cher. La responsable au sein d’Helios Car a évoqué l’étude publiée par Bloomberg concernant les prix des voitures électriques dans le futur : d’ici 2025 le prix des batteries, actuel obstacle, sera revu à la baisse, ce qui induira la baisse des prix des véhicules électriques.

Interrogée sur le potentiel prix d’une voiture électrique en Tunisie, M. Majdoub a fait savoir qu’il est difficile de fixer une fourchette vu que la taxation est toujours floue en absence d’une législation organisant ce secteur.

« En vue de voir cette technologie développée dans notre pays, il est nécessaire d’avoir deux bases importantes : une taxation claire et des encouragement de l’Etat. Tous les pays qui ont introduit avec succès ces véhicules dans la vie quotidienne de leurs citoyens, ont présenté des encouragements. La Chine, par exemple, a proposé une taxation à 0% afin de pousser ses citoyens à adopter ces véhicules, surtout avec la dégradation des conditions environnementales à laquelle ils font face », explique-t-elle.

Résultat : durant le premier semestre de 2018, les ventes de véhicules électriques et hybrides rechargeables en Chine ont augmenté de 111% !

CP : museedeslettres
Il existe un problème au niveau de la fiscalité

Pour l’Agence Nationale pour la Maitrise de l’Energie (ANME), la question de la transition énergétique n’est plus une alternative, mais plutôt une obligation. Passer de l’énergie thermique à l’énergie électrique se présente alors comme une nécessité pour être en concordance avec les avancées technologiques en matière de construction automobile.

Car en effet, la construction et la commercialisation des voitures électriques (tout-électrique à batterie, hybrides rechargeables ou à pile à combustible) sont en considérable expansion dans le monde.

Près de 3,1 millions de voitures électriques étaient en circulation dans le monde à fin 2017, dont presque deux tiers de voitures 100% électriques selon le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Abdelhamid Gannouni, chargé de la maitrise de l’énergie au sein de l’ANME, estime que vu que le secteur du transport s’affiche comme le premier secteur énergivore en Tunisie, et le deuxième responsable des émissions de dioxyde de carbone, la transition énergétique devra être une priorité.

« Consciente de ce défi, l’ANME œuvre dans ce sens et a mis au point des projets et des programmes pour prévoir et encourager la transition énergétique dans le secteur du transport ».

Gannouni explique dans ce sens que l’agence a déjà lancé un projet pilote, en introduisant pour la première fois en Tunisie, un bus et des véhicules à énergie 100% électrique, en partenariat avec le groupe Al Badr.

« L’ANME n’est pas l’unique intervenant dans ce dossier, il y a d’autres acteurs comme les ministères du Transport, de l’Environnement et notamment des Finances. Car en effet, il existe un problème au niveau de la fiscalité », explique-t-il.

Pour lui, le cadre réglementaire au niveau de l’importation et de la Douane ne pose aucun problème, mais c’est plutôt un régime de puissance fiscale et des avantages fiscaux qui manquent, car le prix d’une voiture électrique est beaucoup plus important qu’une voiture à énergie thermique.

Contacté par nos soins à de nombreuses reprises concernant ce sujet, le ministère des Finances n’a pas daigné nous répondre.

Quid des voitures électriques

Enfin, si vous avez envie d’en savoir plus sur les voitures électriques, ces informations sont bonnes à retenir.

Avant tout, il faut faire la différence entre voiture 100% électrique et voiture hybride. Une voiture hybride est une voiture à essence ou diesel à laquelle on combine un moteur électrique ou une batterie de taille réduite. Ces dernières servent à récupérer l’énergie cinétique engendrée par la décélération ou le freinage afin de la transformer en électricité.

À l’inverse, dans une voiture électrique, on ne trouve ni réservoir à carburant ni moteur à combustion. Le moteur est 100% électrique et il est associé à une batterie de grande taille, rechargeable via un réseau électrique personnel ou par le biais d’une borne publique, qui n’existe pas en Tunisie.

Peu énergivores et procurant un véritable confort d’utilisation, les voitures électriques peuvent représenter un vrai bon compromis, sauf leur prix, qui, en absence des subventions étatiques, pourrait coûter très cher à un Tunisie, mais ce type de voiture se dit rentable après deux ans d’utilisation.

A ceci s’ajoute le fait que ces véhicules électriques ne nécessitent aucune vidange et ne possèdent ni courroie de distribution ni pot d’échappement. En résumé, leur entretien est mineur. Autre point fort de cette voiture, son aspect écologique, puisqu’un véhicule électrique n’émet pas de dioxyde de carbone.

Mais ce que nous pouvons reprocher à cette technologie, c’est notamment son autonomie, qui varie entre seulement 150 km et 200 km avec un temps de recharge complet d’une moyenne de 9 heures.

Notons-le, la batterie est l’élément le plus coûteux d’une voiture électrique. Les constructeurs ne peuvent donc pas augmenter indéfiniment leur taille car le prix du véhicule serait trop élevé.

Ainsi leur prix est relativement élevé pour un Tunisien. En France par exemple, la voiture électrique la plus commercialisée n’est autre que la Renault Zoé qui coute 19 mille euros, soit plus de 60 mille dinars.

Résumé de la situation en Tunisie. Même si une prise de conscience de ce défi énergétique est assez palpable chez pratiquement tous les intervenants du secteur, une véritable volonté à dimension exécutive peine toujours à trouver son chemin, notamment lorsqu’on évoque la question de la fiscalité, des privilèges fiscaux et surtout des bornes électriques publiques, outil indispensable pour le fonctionnement de cette technologie, qui ne sont même pas dans une phase d’études !

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