Que sais-je sur Abdelaziz El Aroui ? -I- Un autodidacte aux mille facettes

Personnellement, je trouve que Abdelaziz El Aroui est presque de la même matrice que «Si Lahbib» Bourguiba. Ce sont deux génies, presque du même calibre. Avec un peu plus de chance, El Aroui aurait pu prétendre à un meilleur sort.

L’un est un virtuose de la plume en tant que grand journaliste ayant de surcroît édité son hebdomadaire intitulé, à l’époque, «Hebdo-Tunisie» et collaboré avec plus d’un journal, particulièrement, le «Petit Matin» appartenant à Simon Zana.

À propos de l’appellation de son journal, j’ignorais que ce titre a existé auparavant, croyant, à tort, que j’étais le seul à y avoir eu recours. Tout comme l’expression «Mabrouk» (terme arabe) dont j’étais fier d’être le premier à l’utiliser pour des congratulations, lors des cérémonies et des fêtes. Or, El Aroui en a fait usage avant tout le monde !

L’autre, soit Bourguiba, est le plus grand leader politique des temps modernes que la Tunisie ait connu. Grand manœuvrier, il l’a démontré à maintes reprises, lors de ses nombreux différends avec les maîtres du protectorat français entre autres.

Il a été assez lucide, dès son retour en Tunisie, à la fin de ses études d’avocat à Paris, de fausser la route au vieux-Destour prénommé «Al Granta» et de créer, à partir de Ksar Hellal, son propre parti, le Néo-Destour, qui a connu, après l’indépendance, diverses appellations.

Bourguiba et El Aroui sont tous deux natifs de Monastir dont ils adorent la mer bleutée et les rivages de sable fin. Ils étaient parents et avaient respectivement leur demeure familiale avoisinante.

De plus, enfants, ils ont beaucoup joué ensemble dans le même quartier et étudié dans la même école primaire. Reste que leur fréquentation scolaire a pris fin quand El Aroui entra à Sadiki et Bourguiba au lycée Carnot.

Si Bourguiba a poursuivi allégrement sa scolarité et réussi son BAC avant de s’envoler pour la France pour des études de droit, El Aroui, quant à lui, s’est enfui de Sadiki en faisant le vœu de ne jamais y retourner.

Du reste, il n’a jamais tenu à poursuivre ses études et a compté uniquement sur son pragmatisme intellectuel pour finir par être adopté par l’équipe des différents érudits fréquentant assidûment le fameux café «Taht Essour».

El Aroui lisait beaucoup tout en tenant à la main son stylo pour annoter quelque chose, une anecdote ou une phrase bien conçue.

Abdelaziz El Aroui – surnommé affectueusement «Baba Aziz» – racontait, chaque dimanche après-midi, un conte historique en arabe et surtout des «samars», commentaires narrés en langue dialectale accessible à tous. Il fournissait, de plus, chaque jour, un papier au «Petit Matin» permettant à ce quotidien d’avoir des lecteurs assidus.

Par ailleurs, chaque soirée après la diffusion de son «samar» immuable, il se plantait tout près du téléphone, attendant un coup de fil de Bourguiba. Ce dernier avait pris l’habitude de le rappeler à propos de son émission, soit pour le féliciter, soit pour lui demander un renseignement quelconque relatif à ce qu’il venait d’analyser, soit pour lui corriger les faits d’un épisode vécu par le «raïs» en personne.

Les «samars», lorsqu’ils traitaient de la guerre d’Algérie, étaient automatiquement traduits et expédiés au Quai d’Orsay à Paris par le représentant de la France en Tunisie. Quoique n’aimant pas les voyages, un des vœux de Abdelaziz El Aroui était de pouvoir, un jour, visiter l’Algérie indépendante, vœu non exaucé en raison de sa disparition.

Il s’est rendu une seule fois à l’Hexagone. C’était pour se faire soigner. Il a été, aussi, furtivement à deux reprises successives en Libye sur invitation d’un ami tripolitain.

De grande carrure, ayant une grosse tête entre les épaules et reposant sur un petit cou, «Si Abdelaziz» était toujours habillé d’une manière élégante. Il adorait les femmes et a fait beaucoup pour Hassina Fred et sa fille Fedhila Kitmi auprès de laquelle il a vécu plus d’une dizaine d’années et cela du côté de la place Jeanne d’Arc.

Il a aussi participé à l’éclosion des dons innés de sa fille en tant que chanteuse, elle aussi. Les mauvaises langues prétendent que Hassina Fred l’entretenait et le pourvoyait en tout.

En contrepartie, notre grand autodidacte lui assurait à elle et à sa jeune fille leurs grandes réussites artistiques. Il leur fournissait, aussi, des vigiles indispensables pour leur sécurité respective et des groupes de spectateurs soudoyés pour les applaudir à tout rompre dans les divers galas de chant et de danse de ces deux vedettes.

M’hamed BEN YOUSSEF
Tunis-Hebddo du 05/11/2018

Prochain article :
II- El Aroui et la propagande

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