Emigration clandestine, un naufrage tunisien

Les analystes et autres experts auto-proclamés, accablent la jeunesse sans essayer de comprendre… | CP : SIPA

Nouveau drame aux larges de la méditerranée. Naufrage d’une embarcation d’émigrés clandestine faisant au moins 8 morts et des dizaines de disparus.

Si les versions des rescapés sont loin de concorder avec celle, officielle, du Ministère de la Défense, que la vérité est encore floue, cela n’a pas manqué de raviver le sempiternel débat sur les motivations qui poussent autant de jeunes tunisiens à tout plaquer, vendre ce qu’ils ont de plus cher, abandonner parents et amis, pour gagner la mer, défier les vagues déchaînées, risquer leur vie pour l’illusion d’un bonheur, qui ne saurait s’épanouir en dehors des cieux européens.

Mais quelle mouche a-t-elle piqué la jeunesse tunisienne ? Sous le coup de quel sort, de quelle malédiction, de quelles hallucinations, se retrouve-t-elle si obnubilée, si bercée d’illusions, que rien ne semble dissuader de tenter l’ultime aventure ?

Si, sur les plateaux télés, des analystes et autres experts auto-proclamés, accablent la jeunesse sans essayer de comprendre, les jugent coupables de leur propre perte sans nuance ni nul effort de recherche, il demeure néanmoins difficile de croire que tout ce beau monde court à sa mort pour le plaisir, par simple gout du risque. Il n’y a rien de plus facile que de classer l’affaire pour omettre de voir la réalité en face.

Sans vouloir chercher des excuses là où elles ne se trouvent pas, un citoyen qui prend une porte de sortie dérobée, emprunte un chemin sinueux et périlleux, peut-être y a-t-il été, du moins en partie, poussé par un contexte particulier.

Si tout s’effondre en cours de route, au-delà de blâmer un disparu d’avoir tenté le diable, flirté avec la mort, il est légitime de se poser les bonnes questions, de se demander pourquoi n’ont-ils pas vu ailleurs un quelconque bout du tunnel, pourquoi faisait-il si sombre ailleurs et pourquoi n’ont-ils perçu que cette lumière chancelante, d’outre-mer.

Il faut également questionner les autorités, le peuple tunisien, son élite, ses institutions, le système en entier, de ne plus pouvoir faire rêver les jeunes, de ne plus leur offrir la perspective d’une ascension sociale, de leur avoir fait perdre la foi en leur patrie, de les pousser, pour ainsi dire, à mourir pour espérer vivre.

Corruption, népotisme, crise économique, injustice sociale, inégalités régionales, chômage record, culture aux abois, l’impression d’être un citoyen de seconde zone dans son propre pays, ne pas pouvoir se projeter ici dans dix ans, voir les années défiler sans aucun espoir d’évoluer. Stagnation.

une jeunesse qui trébuche en fuyant par tous les moyens son pays… | CP : Massimo Sestini

Que des jeunes soient en marge de leur société, on peut se suffire à les condamner, se contenter du mépris, du dédain, mais le plus juste, le plus fructueux ainsi que l’unique voie salutaire, serait de reconnaitre les raisons de leur marginalisation.

Qui, des politiciens, a réellement tendu la main ou l’oreille à cette jeunesse en dehors d’une campagne électorale ? Où sont parties les promesses électorales ? Qui les a vraiment écoutés ?

Un mal qui n’a pas été identifié, diagnostiqué, continue d’évoluer pour son propre compte. Si on continue de se voiler la face, de calmer les douleurs passagères, de traiter symptomatiquement les drames itératifs, il n’y a nul espoir de venir à bout des causes profondes.

Il est facile de juger ceux qui ne savent plus rêver mais quid de ceux qui ont confisqué le rêve ? Vous y voyez des jeunes désœuvrés, des marginaux voire des criminels ? J’y vois un drame national d’une infinie tristesse. Une métaphore cruelle d’une jeunesse qui trébuche en fuyant par tous les moyens son pays, le naufrage de toute une nation, les conséquences inéluctables d’un échec collectif.

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