« Bourguiba, ses frères, le théâtre, la culture et autres sujets » : Un album de famille, une histoire d’amour

Tunis Hebdo | Depuis un certain «14 Janvier», le Président Habib Bourguiba est devenu la star des librairies et la coqueluche des auteurs et des auditeurs. La «Révolution» a, en effet, libéré le «Zaïm» du silence où l’avait enfermé, depuis un certain «7 Novembre», et même après la mort d’«El Moujahid Al Akbar», un certain Zine El Abidine Ben Ali. Et du coup, les langues se sont déliées et les plumes se sont déchaînées pour fournir aux lecteurs, bourguibistes ou pas, des ouvrages tantôt apologiques et admiratifs, tantôt critiques et plus nuancés.

Les Frères Bourguiba

Le dernier livre en date, après la résurrection de Bourguiba, nous le devons à Moncef Charfeddine, grand spécialiste du théâtre tunisien et de son histoire, journaliste culturel,  producteur de radio et de télévision, ex-professeur d’arabe, ex-premier responsable du théâtre au sein du ministère des Affaires culturelles entre 1964 et 1967, et la liste des activités professionnelles et culturelles de Si Moncef peut s’étaler davantage, tant cet homme, qui a aujourd’hui 88 ans («mazalet el barka», Si Moncef !), a donné pour la culture et la presse, mais pour le théâtre en premier lieu.

Maintenant que nous connaissons un tant soit peu l’auteur, nous allons comprendre pourquoi son livre sur le «Raïs» porte le titre de «Bourguiba, ses frères, le théâtre, la culture et autres sujets». Le propos sera donc centré sur le théâtre et la culture. Mais les frères de Bourguiba, diriez-vous ? Non, ce n’est pas un « hors-sujet » quand on sait que trois des frères de Habib Bourguiba, en l’occurrence Mohamed, M’hamed et Mahmoud avaient avec le théâtre des liens plus que solides.

Mais, c’est l’aîné, Mohamed Bourguiba (1881-1930) qui, entre ses frères, demeurera le plus célèbre dans l’histoire du théâtre tunisien. Après avoir pris part en 1908 au projet (avorté) de la première association théâtrale à cent pour cent tunisienne, «Ennejma», il fut l’un des premiers Tunisiens à monter sur scène, à l’occasion d’une pièce («Nadim ou la fraternité sincère») présentée, en mai 1909, par la «Troupe égypto-tunisienne» (Al Jaw al masri attounsi).

M’hamed Bourguiba (1894-1953) fut, quant à lui, régisseur de théâtre, et adhéra à plusieurs associations théâtrales, alors que Mahmoud Bourguiba (1896-1952), qu’il ne faut pas confondre avec le «Poète de la jeunesse» qui portait les mêmes nom et prénom, dans le sillage de son frère Mohamed, traduisait ou adaptait, pour la troupe de ce dernier, des pièces du répertoire classique.

bourguiba

Une passion familiale

Ainsi donc, Habib Bourguiba naquit et grandit dans un milieu où le théâtre était une passion familiale. Son amour pour le théâtre, auquel sera consacrée la deuxième partie du livre de Moncef Charfeddine, a donc une première explication. Ses études à Tunis et son contact avec le monde du théâtre, par l’entremise de son frère Mohamed, firent le reste de futur président de la Tunisie qui eut l’occasion d’être souffleur remplaçant, de monter une pièce à Monastir, à laquelle il invita Habiba M’sika pour y jouer le premier rôle féminin.

A Paris, il ne cessa, grâce au demi-tarif dont il bénéficiait en tant qu’étudiant, de fréquenter les salles de théâtre, pour y admirer les chefs-d’œuvre du répertoire classique. A son retour à Tunis, il contribua de temps en temps à la chronique théâtrale de «l’Action tunisienne», l’organe du Néo-Destour.

Cette passion pour le théâtre, Bourguiba la mettra en œuvre dès qu’il sera à la tête du pouvoir, après l’indépendance du pays. Son fameux discours sur le théâtre (le 7 novembre 1962) constitue, jusqu’à ce jour, un véritable programme pour l’essor du quatrième art, et il fut, durant la vie de Bourguiba, le guide et la référence des politiques culturelles en matière de théâtre.

De ce discours-programme, rapporté intégralement par Moncef Charfeddine dans ses versions arabe et française, naquirent les grandes réalisations du théâtre tunisien auxquelles, d’ailleurs, l’auteur a pris part en tant que Directeur du service du théâtre au ministère des Affaires culturelles et de l’Information : semaine du théâtre, théâtre scolaire, troupes régionales…

Et là, nous voyons Moncef Charfeddine se transformer en témoin direct, voire un acteur de l’histoire du théâtre, avec, en appui, une documentation bien fournie concernant toutes ces réalisations, après avoir été, dans la première partie du livre, un historien plutôt distant, laissant la parole aux témoins de l’époque, et à Habib Bourguiba lui-même, en premier lieu, à travers ses conférences à l’IPSI notamment.

Vice-président de l’Espérance

Dans la troisième et dernière partie, Moncef Charfeddine est plutôt chroniqueur, nous invitant à un «supplément» de sujets divers où le sérieux se le dispute à l’anecdote plus ou moins légère : la place de Sadiki dans la formation de Bourguiba, son premier voyage en France en 1923, sa vice-présidence de l’Espérance, sa petite taille, ses imitateurs, l’histoire de son propre cercueil qu’il commanda de son vivant… Avec, en bonus, des interviews de Bourguiba, des poèmes en son nom mage et un rappel des timbres à son effigie et de certains ouvrages qui lui ont été consacrés.

Un total de 430 pages où le texte de l’auteur est, comme au cinéma documentaire ou à la télévision, entrecoupé de documents de toutes sortes : photos, articles de presse, discours officiels, circulaires ministérielles. Un ensemble touffu où se mélangent l’arabe et le français, et qui présente l’avantage de pouvoir être lu dans l’ordre ou le menu que choisira le lecteur.

Le livre, avec toute cette documentation, tient de l’album et de l’archive à la fois, mais s’il y a un fil directeur dans toute cette matière c’est bien l’amour de Moncef Charfeddine, comme celui de Habib Bourguiba, pour le théâtre. Et l’on voit à travers l’ouvrage comment l’auteur et son personnage (réel) se croisent à travers le théâtre notamment : ils ont le même amour pour le quatrième art, mais les circonstances les ont mis en contact plus d’une fois, à Tunis, Sousse, Sfax ou à Paris, avant et après l’indépendance, et dans des statuts différents : Bourguiba militant et chef d’Etat, Moncef Charfeddine étudiant, amateur et pratiquant de théâtre, responsable officiel…

Bourguiba-Charfeddine : même combat ?

Et l’on sent, en quittant la lecture de cet ouvrage, que parallèlement à la vie de Bourguiba, c’est aussi la vie et l’œuvre de Si Moncef, dans toutes ses portées relatives au théâtre, qui défilent sous nos yeux… Habib Bourguiba-Moncef Charfeddine : même amour pour le théâtre, même combat ? Oui, il faut le dire, même si, par humilité, Si Moncef ne l’avouerait pas, peut-être.

Adel LAHMAR

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