Festival International du Film du Caire – Clash… et réconciliation ?

Festival International du Film du Caire – Clash… et réconciliation ?

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Après le Festival de Cannes et les Journées Cinématographiques de Carthage (JCC), le film égyptien Eshtebak (Clash) de Mohamed Diab a été projeté au Festival International du Film du Caire (CIFF) dans la section New Egyptian Cinema (Nouveau cinéma égyptien), dans l’indifférence la plus totale de la part des égyptiens.

Affiche du film Eshtebak Clash
Affiche du film Eshtebak

Que peut-on dire à propos d’Eshtebak?

On peut déjà dire que c’est un très très beau film sur tous les plans. Le scenario est original, la mise en scène est excellente, le jeu des acteurs est très juste, les personnages sont bien étudiés et bien décrits, le rythme du film est très bon, aucun relâchement à aucun moment…. Tout était parfait, sauf peut-être la conclusion ou le message du film, sur lequel j’ai quelques réserves après la cohabitation forcée avec les islamistes que nous a imposée Nidaa Tounes.

En mai dernier, Eshtebak avait fait l’ouverture de la section «Un Certain Regard» au Festival de Cannes. Pendant les dix jours du festival, tous étaient unanimes pour dire que le film est excellent. Le «Hollywood Reporter» l’avait qualifié de « joyaux » et

Tom Hanks Facebook Eshtebak
Statut facebook de Tom Hanks recommandant de voir le film.

la star américaine Tom Hanks avait commencé par publier un statut sur sa page facebook pour recommander aux spectateurs de trouver un moyen pour voir ce film qui «doit être vu» et avait ensuite envoyé une lettre personnelle de félicitations au réalisateur, lettre dans laquelle il avait dit que rares sont les américains qui voient dans l’Egypte autre chose que les pyramides ou les terroristes, et que les spectateurs vont enfin voir que toute l’humanité est une communauté fragile mais que nous sommes tous «dedans» ensemble. Il a également félicité le réalisateur, toute l’équipe technique et tous les acteurs pour ce beau travail.

Lettre de félicitation de Tom Hanks à Mohamed Diab
Lettre de félicitation de Tom Hanks à Mohamed Diab

Ensuite, ce fut la consécration aux JCC où Eshtebak a remporté quatre prix :

L’un en section parallèle : Prix de la Fédération Africaine de la Critique Cinématographique (FACC), Prix Nejiba Hamrouni pour le Meilleur long métrage.

Les trois autres prix en compétition officielle :

  • Tanit d’Argent
  • Meilleur montage pour Ahmed Hafez
  • Meilleure image pour Ahmed Jabr

Ces prix sont largement mérités.

Techniquement, Eshtebak est une prouesse. Il a en effet été entièrement tourné dans un espace restreint. Un fourgon a été reconstitué en dimensions réelles, et tout le film est tourné à l’intérieur de ce fourgon. Il a fallut à l’équipe huit mois de répétitions avant de commencer à filmer. Il fallait au moment du tournage que tout un chacun soit à une place très précise. Ensuite, la caméra n’est jamais sortie de l’espace du fourgon. Même lorsqu’on voit l’extérieur, c’est toujours filmé de l’intérieur du fourgon, de façon à ce que la caméra ne montre que ce que les prisonniers eux-mêmes peuvent voir.

Eshtebak

Inspiré d’un fait réel, ce huis clos dont tous les événements se passent à l’intérieur d’un fourgon est assez inhabituel. Il raconte l’enfermement de diverses personnes arrêtées arbitrairement lors des manifestations de 2013 et qui seront obligées de cohabiter ensemble. Ces personnes viennent d’horizons divers et ont chacune son histoire propre, son passé, ses idéaux, ses espoirs…

Au tout début du film, lorsqu’ils vont se retrouver dans ce même espace, ces gens vont tous se méfier les uns des autres, ensuite, petite à petit, vont se former deux groupes différents de personnes: les islamistes et les autres (les civilistes). Ces deux groupes vont commencer à s’entre-déchirer, à s’accuser mutuellement, à s’insulter… mais progressivement, ils vont se découvrir. Ils vont comprendre que la violence ne sert à rien, vont devenir solidaires les uns des autres et vont réaliser que pour pouvoir survivre dans cet espace qu’ils sont contraints de partager, il leur faut trouver un terrain d’entente.

Eshtebak Clash

Je pense que c’est le message qu’ont voulu faire passer les deux frères Diab, co-scénaristes du film: nous sommes différents, nous avons des projets et des rêves différents, mais nous sommes contraints de partager le même espace et devons donc essayer de trouver un moyen pour y vivre ensemble en paix, notre destin étant le même. Le problème est que ces deux co-scénaristes n’ont pas été très objectifs.

Ils ont en effet un peu trop enjolivé les islamistes. Il y a certainement du vrai lorsqu’on voit ces derniers plus organisés et plus disciplinés que les civilistes, mais le film a trop insisté sur leurs malheurs, sur leurs qualités et sur leur côté humain jusqu’à les rendre un peu trop gentils par rapport aux autres. Le film est un peu déséquilibré sur ce plan. Tel a d’ailleurs été le principal reproche fait à ce long métrage par les égyptiens qui ont plutôt mal reçu le film. Et je dirais qu’ils n’ont pas tout à fait tort. Une grande polémique a eu lieu lors de la sortie en salles en Egypte. Les Égyptiens sont d’ailleurs partagés entre leur fierté d’avoir un aussi beau film qui a autant de succès à l’étranger et qui les représente d’ailleurs à la course aux Oscars et le fait qu’ils rejettent son coté trop mielleux en ce qui concerne les islamistes.

Il est vrai que Eshtebak a trop insisté sur le côté humain des islamistes. Dans le but de promouvoir l’entente pour une meilleure cohabitation, les scénaristes ont en fait un peu trop et ont d’ailleurs été accusés de soutenir subtilement les frères musulmans et même d’être des «ekhwen» camouflés. Les co-scénaristes ont réfuté ces accusations et ont même précisé qu’à un moment dans le film, un membre de la fraternité avait conduit le fourgon et était entré dans un mur. Par cette image, ils auraient voulu dire que lorsque les islamistes avaient pris les rennes du pays, ils avaient été incapable de le mener à bon port et s’étaient retrouvés coincés.

Comme dit plus haut, le message humanitaire du film est en soit noble. Nous sommes en effet  condamnés à vivre tous ensemble, avec nos différences, dans un espace clos (ici le fourgon, mais on peut aussi comprendre au sein d’un même pays), nous sommes tous des humains, essayons de nous comprendre, d’oublier nos différences et de nous entraider pour pouvoir vivre.

Eshtebak Clash

Tel est le message. Est-il réalisable ?

Personnellement je ne le pense pas. L’expérience tunisienne le prouve d’ailleurs parfaitement. En apparence, on peut parler d’entente et de cohabitation, mais ce n’est qu’une apparence. Un islamiste, et tout extrémiste d’ailleurs, ne peut accepter de laisser à tout un chacun la liberté de vivre comme il l’entend, c’est contraire à l’essence même de son projet sociétal. Pour un islamiste, tous les humains doivent se conformer à la loi de Dieu telle que lui-même l’interprète.

Et si en Tunisie, en apparence il y a une cohabitation pacifique et même une alliance politique pour gouverner le pays, en réalité, Nahdha est en train de changer insidieusement notre société. Par exemple, elle remet sur le tapis bien des sujets que nous pensions clos, comme celui de la polygamie ou du mariage coutumier. Elle est entrain de changer les critères de décence, d’opérer une séparation des sexes dans les lieux publiques…. Nahdha est en train de changer notre société presque à notre insu et un jour il sera trop tard!

Quelle est donc la solution ?

Evidemment la répression est à exclure totalement.

Mais comment faire pour faire cohabiter des islamistes et des civilistes qui ont des modèles de société et des aspirations totalement opposés ?

Neïla Driss

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