Mouheb Garoui (I Watch) : « On attend toujours les lois qui protègent les dénonciateurs de corruption ! »

mouheb-garouiTunis Hebdo | Mouheb Garoui, directeur exécutif de «I Watch», organisation spécialisée dans la lutte contre la corruption, nous parle, entre autres, de la «Caravane de l’intégrité» et de «Chahed Meter», les deux derniers projets de «I Watch».

Votre organisation a lancé, la semaine dernière, la «Caravane de l’intégrité». De quoi s’agit-il exactement ?

«La Caravane de l’Intégrité» a été organisée, du 9 au 15 octobre, par le Centre de soutien et d’orientation des victimes de la corruption (lancé par «I Watch»), et ce, dans six gouvernorats, à savoir, Médenine, Tataouine, Kébili, Gafsa, Sfax et Mahdia. Le but de cette Caravane étant de donner des conseils juridiques et de recevoir des plaintes sur des suspicions de corruption.

Les citoyens ont-ils répondu à votre appel ?

Oui. L’affluence a été grande et les citoyens ont fait preuve de beaucoup de courage, notamment dans le sud, vu l’absence d’associations de la société civile spécialisées dans la lutte contre la corruption dans ces régions-là. L’absence de ce genre d’associations représente un vrai problème.

« Le président de la République et les députés
doivent, eux aussi, déclarer leurs biens »

Ceci dit, on a remarqué que les femmes, généralement, n’osent pas aller dénoncer la corruption. D’ailleurs, nous sommes en train de préparer un projet dans ce sens, pour inciter la femme rurale à dénoncer la corruption.

D’après cette expérience, quels sont les types de corruption que les gens dénoncent le plus souvent ?

La corruption dans les secteurs publics et privés. Par exemple, il y a des dossiers de corruption au niveau des recrutements dans la fonction publique qui ont été traduits devant la justice, notamment ceux au sein du ministère de l’Equipement.

Avez-vous les moyens de protéger les dénonciateurs de la corruption ?

Il y a un souci au niveau de la législation. En effet, il n’y a pas encore de loi qui protège les dénonciateurs. Il y a actuellement deux projets de loi en attente d’approbation au sein de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP). Le premier a été proposé par le ministère de la Fonction publique, de la Gouvernance et de la Lutte contre la Corruption, et le deuxième par notre organisation.

La plupart de nos ministres ne font pas leur déclaration
suivant la cessation de leurs fonctions

Ce qui est bien, par contre, c’est que le Chef de gouvernement actuel, Youssef Chahed, s’est engagé à proposer un projet de loi garantissant la transparence de la vie publique, d’ici fin 2016. Cette loi comportera, entre autre, la protection des dénonciateurs, et ce, aux côtés d’autres lois relatives aux déclarations de patrimoine et d’intérêt, aux conflits d’intérêts et à l’enrichissement illégal.

En parlant des déclarations de patrimoine et d’intérêt, est-ce que les ministres du gouvernement Chahed ont-ils fait ce pas ?

Nous avons demandé à la Cour des comptes, depuis près de trois semaines, de nous communiquer la liste de la déclaration sur l’honneur des biens des membres des gouvernements post-14 janvier 2011.

Mais la Cour des comptes nous a demandé de lui accorder un délai supplémentaire, le temps de préparer une telle liste. On trouve bizarre que cette institution n’ait pas de base de données informatisée qui soit disponible ! D’après nos appréhensions –et j’espère qu’on se trompe–, la plupart de nos ministres ne font pas leur déclaration suivant la cessation de leurs fonctions.

Rappelons également, dans ce cadre, que d’après l’article 11 de la Constitution tunisienne, les déclarations de patrimoine et d’intérêt ne concernent pas seulement le gouvernement mais aussi «toute personne investie des fonctions de Président de la République (…), de membre de l’Assemblée des Représentants du Peuple, de membre des instances constitutionnelles indépendantes ou de toute autre fonction supérieure».

Mais le problème est que ces catégories-là ne sont pas mentionnées dans la loi n° 87-17 du 10 avril 1987, relative à la déclaration sur l’honneur des biens. Il n’y a pas, en effet, de coordination entre la Constitution et la loi.

Vous avez lancé, dernièrement, le site «ChahedMeter.org», dédié au suivi et à l’évaluation du travail de Youssef Chahed. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Nous allons suivre point par point les promesses que le Chef du gouvernement avait données devant l’ARP ainsi que d’autres promesses prononcées en plusieurs occasions. Jusqu’ici, Chahed a fait 96 promesses, au niveau social, sécuritaire, économique, culturel, etc. On attend encore que ces promesses soient réalisées.

« Il n’y a pas d’associations dans le sud
qui luttent contre la corruption »

Comment évaluez-vous les expériences de «Jomaa Meter», «Essid Meter» et «Essebsi Meter», que vous avez lancées dans le passé ?

Grosso modo, Mehdi Jomaa et Habib Essid n’ont pas réussi à réaliser leurs promesses. Mais peut-on vraiment évaluer des Chefs de gouvernement dont les mandats n’ont pas dépassé deux ans ? Ceci dit, lors de la préparation de «Jomaa Meter» et de «Essid Meter», nous avons eu des difficultés pour l’accès à l’information.

Il y a des ministères qui ont fait des promesses, et qui ne veulent pas nous rendre des comptes, tel le ministère de l’Intérieur. D’autres, tels les ministères de l’Education et le ministère de la Jeunesse et des Sports sont coopératifs et transparents.

Il convient de souligner aussi que la présidence de la République manque de transparence vu qu’elle n’a pas de site web officiel dans lequel sont annotés son historique, son budget, les allocutions du président, etc.

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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