Histoire de l’ovalie en Tunisie : Un essai non transformé

Histoire de l’ovalie en Tunisie : Un essai non transformé

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Tribune | Par Abdel Aziz HALI
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Le Rugby Club Marine Sidi Abdallah (RCMSA) basé à Ferryville (Menzel Bourguiba), 1908. (Crédit Photo: Rugby Pioneers).
Si le football reste de loin le sport le plus populaire en Tunisie, la pratique du Rugby à XV est plus ancienne sous nos cieux, même si les Tunisiens autochtones n’ont jamais été attirés par ce sport avant l’indépendance.

À en croire les archives nationales, ce n’est qu’en 1904 que le football ait fait son baptême du feu dans nos contrées avec la création officieuse du Racing club de Tunis (RCT), officialisé en 1905 mais qui devait attendre la création d’autres clubs à Tunis et à Bizerte pour participer à une compétition officielle.

Or, en 1902, l’univers de l’ovalie (monde du « ballon ovale », c’est-à-dire le rugby en général-Ndlr) avait déjà dressé son chapiteau à l’occasion d’une rencontre qui a opposé l’Association sportive de l’école coloniale de l’agriculture de Tunis (ASECAT), la future Agricolos, et l’Association des anciens du lycée Alaoui.

En 1908, à Ferryville (actuelle Menzel Bourguiba), un groupe de soldats et de colons français créent le Rugby club marine de Sidi Abdallah (RCMSA), comme en témoigne une carte postale propriété de « Rugby Pioneers ».

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Le rugby a toujours été le sport numéro 1 au lycée Carnot de Tunis. (Crédit Photo: Association des Anciens et Amis du Lycée Carnot de Tunis).

Deux ans plus tard, en février 1910, la première équipe civile vit le jour: il s’agit du Tunis-Stade Français qui est suivie par l’Agricolos et le Racing maritime de Bizerte. Et il a fallu attendre l’année 1920 pour voir le premier champion de Tunisie, l’Agricolos. Sinon, en 1922, sous l’impulsion de cinq clubs (l’Agricolos, la Jeunesse sportive tunisoise, le Sporting club de Ferryville, le Club sportif du travail et la Société nationale sportive), la Ligue tunisienne de rugby est née.

L’année d’après, la section de rugby à XV du Stade gaulois (SG) rejoigne la Ligue et assoie sa suprématie sur l’ovalie tunisienne en remportant 8 championnats nationaux successifs (1923, 1924, 1925, 1926, 1927, 1928, 1929, 1930) et trois titres de champion d’Afrique du Nord de rugby à XV (1928, 1929 et 1930).

Il reste à signaler que les écoles françaises en Tunisie à l’instar du Lycée Carnot de Tunis, le lycée Pierre-Mendès-France (Mutu) et le lycée Gustave-Flaubert de la Marsa avaient une grande tradition dans les compétitions du rugby.

D’ailleurs, le célèbre lycée technique Emile Loubet de Tunis (rebaptisé lycée 9 avril 1938 au lendemain de l’indépendance) avait aussi une solide équipe de rugby à XV.

« Le lycée technique Emile Loubet (actuel Lycée 9 avril 1938) était parmi les champions dans les années 1920. Mon père (feu Amor Ben Hamouda) a joué dans cette équipe. Quand j’étais gamin, il nous parlait souvent de ce sport qui nous paraissait bizarre voire barbare. », raconte Mohamed Ridha Ben Hamouda, l’une des figures emblématiques du rugby tunisien et l’un des fondateurs de l’Avenir sportif de M’saken.

La renaissance du rugby tunisien

Après l’indépendance, avec le départ des Français, le rugby s’est éclipsé et ce n’est que le 14 novembre 1970 qu’il renaît sous la direction de la Fédération tunisienne de rugby à XV (FTR) constituée du bureau dirigeant suivant : Slaheddine Baly (Président), Moncef Zouhir et Jean Denis (Vice-Présidents), Abderrazak Ben Zakour (Secrétaire général), Abdelkader Cheikh (Trésorier) et Mustapha Chenik, Farhat, Vessiaire et Mohamed Boughenim (Membres fédéraux).

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Slaheddine Baly, premier président de la Fédération tunisienne de rugby (FTR) (Crédit photo: Wikipedia).

Pour faire renaître cette discipline de ses cendres et la relancer, le bureau fédéral a fait appel à plusieurs coopérants et techniciens français à l’instar de:

  • Francis Crespo: figure emblématique du rugby tunisien et le précurseur de l’ovalie dans la ville de Sfax où il entraîné le Club sportif sfaxien (CSS) et par la suite le Club sportif des loisirs de Sfax (CSLS) sans oublier sa prise en main de la direction technique au sein de la FTR et de la Sélection tunisienne pendant 30 ans.
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Francis Crespo (Crédit Photo: compte Facebook de Francis Crespo)
  • Yves Desquive: professeur de sport et entraîneur de rugby a débuté dans la ville de Kasserine. Il est aussi l’un des fondateurs de la section de rugby du Stade nabeulien (SN), ancien Club olympique nabeulien (CON).
  • Francis Rateau: l’ex-entraîneur du Club sportif du ministère de l’Intérieur (CSMI).
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Capture d’écran d’une interview réalisée avec Francis Rateau (Crédit: Sport 83)
  • Jean-François Thuron: ex-entraîneur de l’Espérance sportive de Tunis (EST) et du Club sportif sfaxien (CSS).
  • Francis Gradel: l’ex-entraîneur de l’Olympique de Béja (OB), l’Espérance sportive de Tunis (EST) et membre fédéral pendant 20 ans.
  • Antoine Bell: ancien entraîneur d’Ennahdha de Jemmel, l’équipe qui a laissé la place par la suite à Mostakbal (Avenir) sportif de Jemmel (MSJ).

Le premier championnat, disputé en 1971-1972, a été remporté par le Club Sportif Sfaxien (CSS). Des personnalités telles que Tahar Belkhodja, Béchir Salem Belkhiria (médaillé en 1976 de l’International Rugby Board (IRB), actuel World Rugby (WR)), Dr. Fayçal Cherichi, Noureddine Aouadi, Hamadi Belhaj, Bouraoui Regaya, Dr. Hassen El Wafi, Dr. Mohamed Riadh Chelli, et surtout Taher Belkhoja (2ème président de la Fédération) ont favorisé la promotion du rugby dans tout le pays avec l’aide de la Fédération française de rugby à XV (FFR). Par la suite, Mohamed Sahraoui (ex-Directeur technique de l’équipe nationale), Sadok Belkhiria ou Mohamed Ridha Ben Hamouda ont repris le flambeau.

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Une photo d’équipe d’Ennahdha sport de Jemmel prise fin années 1970, où on aperçoit à gauche feu Béchir Salem Belkhiria avec un imperméable kaki. (Crédit photo: Page Facebook du Mostakbal sportif de Jemmel).

Lors de la saison 1972-1973, la FTR comptaient 250 licenciés, dont 90 Tunisiens. Et les principaux clubs étaient des sections des grands clubs omnisports tunisiens : le Club africain (CA), l’Espérance sportive de Tunis (EST), l’Etoile sportive du Sahel (ESS), le Stade tunisien (ST), le Club sportif sfaxien (CSS), etc. Même si certains ont gelé leurs sections, d’autres clubs ont assuré la relève et permettent au rugby tunisien de poursuivre son périple.

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Une rencontre opposant Ennahdha sport de Jemmel et le Club africain lors de la saison 1980-1981. (Crédit photo: Page Facebook de Mostakbel sportif de Jemmel).

De 1971 jusqu’à 1987, la section du Club africain (CA) imposa une domination sur le rugby à XV tunisien en remportant 7 titres de champion (1975, 1981, 1982, 1983, 1094, 1985, 1986 et 1987) et 6 coupes de Tunisie (1977, 1981, 1985, 1986, 1987 et 1988), loin devant le CSS avec 3 sacres en championnat (1972, 1973 et 1976) et les autres équipes qui n’ont pu remporter qu’un seul titre de champion tels que: le Stade tunisien (1974), l’Association sportive militaire de Tunis (1977), le Club sportif des loisirs de Sfax (1978), Olympique de Béja (1979), Club sportif du ministère de l’Intérieur (1980) et Mostakbel sportif de Jemmel (1986, le premier titre des Jemmeliens).

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Une rencontre opposant Ennahdha sport de Jemmel et le Club africain lors de la saison 1980-1981. (Crédit photo: Page Facebook de Mostakbel sportif de Jemmel).
Nabeul et Jemmel : les deux bastions du ballon ovale

À partir de 1988 jusqu’à 2010, le Stade nabeulien (SN) devint l’équipe la plus titrée dans l’histoire du rugby tunisien avec 15 titres de champion national (1988, 1991, 1993, 1994, 1996, 1997, 1998, 1999, 2002, 2003, 2004, 2005, 2008, 2009, et 2010) et 11 trophées de coupe de Tunisie (1988, 1991, 1993, 1994, 1996, 1997, 1998, 1999, 2002, 2003, 2004, 2005, 2008, 2009, 2010). Depuis, la cité des Potiers est cataloguée par les puristes comme étant le fief du ballon ovale en Tunisie et le bastion du beau jeu à l’image du « Rugby French Flair ».

« Dans les années 1990 et les années 2000, le Stade nabeulien a dominé le rugby tunisien de la tête et des épaules grâce à une génération dorée de joueurs et d’entraîneurs. On était tellement forts qu’on pouvait battre n’importe quelle équipe chez elle avec de grands écarts. Seuls le Mostakbel de Jemmel et à moindre degré le Racing club de Tunis, l’Espérance sportive de Tunis et le Rugby club Ettahrir pouvaient nous titiller chez eux. », fait savoir Khaled Kharraz, ex-joueur et entraîneur du Stade Nabeulien.

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Une photo du Stade nabeulien au début des années 1990. (Crédit photo: Page Facebook du Stade nabeulien).

Mais qui dit rugby en Tunisie, dit aussi la ville de Jemmel. En effet, sous la houlette du feu Béchir Salem Belkhiria, ce sport a pris racine dans cette petite cité du Sahel à travers une section d’un club omnisports, Ennahdha sport de Jemmel, en 1977. Et à partir de 1985, un club spécialisé a pris le relais sous le nom de Mostakbel sportif de Jemmel (MSJ) qui compte, désormais, dans sa vitrine de trophées: 11 championnats et 10 coupes de Tunisie, dont 5 doublés consécutifs entre 2012 et 2016, sans oublier les 2 coupes glanées au tournoi de Monaco pour les -12 ans.

« La relève est d’ores et déjà assurée. Grâce au travail entrepris dans les catégories minimes, cadettes et juniors, le Mostakbel de Jemmel n’a en effet aucun souci à se faire à ce sujet. Le rugby s’est offert une place de choix dans notre région et je peux vous assurer qu’il n’est pas près d’être délogé de sitôt », souligne Nejib Guerbej, actuel président du M.S. Jemmel sur les colonnes de La Presse.

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Photo d’équipe du Stade nabeulien (SN) avec le bouclier du championnat durant le première décennie des années 2000. (Crédit photo: Page Facebook du Stade nabeulien).

Et si les Jemmeliens continuent de perpétrer la tradition rugbystique, ces dernières années, la section du Stade nabeulien ainsi que d’autres équipes, malgré des difficultés financières, continuent de s’accrocher pour ne pas connaitre le même sort que d’autres grandes écuries du ballon ovale (CA, EST, CSS, ST et ESS) et disparaître du paysage.

Il faut dire que tous rugbyphiles et les acteurs de ce sport affirment que ce sport est en train de ses délabrer en étant de plus en plus menacé par l’ogre de la dissolution. En effet, plusieurs circonstances nous laissent peu optimistes pour l’avenir de l’ovalie en Tunisie:

  • Avec la disparition des sections de rugby des grands clubs omnisports, le championnat tunisien a perdu en visibilité. Les sponsors, le public et les médias ont fini par déserter les stades: un coup dur pour l’économie des clubs et la concurrence sportive comme en témoigne l’ultra-domination du Mostakbal sportif de Jemmel depuis 2011.
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Le Mostakbel sportif de Jemmel vainqueur du championnat et de la coupe de Tunisie, saison 2015-2016. (Crédit photo: jemmel.tn).
  • La mauvaise programmation des matchs du championnat qui subit toujours les aléas des stages du XV de Tunisie (la sélection nationale) en suivant le modèle de la France. Or le Top 14 est un championnat professionnel où les clubs possèdent des groupes de 40 joueurs ce qui n’est pas le cas pour un championnat amateur qui compte seulement 8 équipes (Mostakbel sportif de Jemmel, Stade nabeulien, Rugby club Béja, Avenir sportif de M’saken, Rugby club de Zarmeddine, Rugby club Ettahrir, Club sportif des unités d’intervention de Sfax et Club sportif de la Garde nationale).

« Par exemple, le Stade nabeulien qui fournissait en moyenne une dizaine de joueurs à l’équipe nationale, a été contraint de jouer, moult fois, ses matchs avec des joueurs juniors et perdre la finale du championnat et de la coupe lors de la saison 2006-2007. Idem pour les Béjois qui ont été contraints lors de la même saison de jouer le play-out car leurs joueurs étaient convoqués pour un stage avec l’équipe nationale des Juniors. », précise Anis Ben Kahla, ex-président de la section de rugby du Stade nabeulien.

  • À un certain moment, la FTR avait privilégié le rugby à VII sur le rugby à XV. Or avec un nombre limité de joueurs qui faisaient le va et vient entre le 7 et le 15, le rugby tunisien a fini par s’essouffler et perdre ses repères.
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Le XV de Tunisie en stage à Bourges (France), 1985. (Crédit photo: Rugby Tunisie).

Enfin, pour ce qui de la Sélection nationale, la Tunisie joua son premier match le 1er juillet 1979 contre les Pays-Bas (défaite 12 à 0). D’autres matchs sont ensuite joués contre des équipes comme la Serbie-Monténégro, l’Espagne, contre laquelle l’équipe subit sa plus large défaite par 62 à 0 (22 septembre 1979), ou encore la RFA.

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Sabri Gmir, l’ailier vedette de l’équipe nationale tunisienne et de l’Association sportive de Béziers Hérault (ASBH, 11 fois championne de France) (Crédit photos: page Facebook de Sabri Gmir)

Elle remporta sa première victoire en 1982 en battant le Portugal 16 à 13. Et si les résultats étaient assez satisfaisants dans les années 1980 et 1990, l’équipe ne parvint jamais à se qualifier pour la coupe du monde même si la qualification pour le mondial australien de 2003 s’est jouée au goal average contre la Namibie.

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Le XV tunisien lors des matchs qualificatifs pour le Mondial 2011. (Crédit photo: FTR)

Depuis, le XV tunisien n’a plus rivalisé plus avec les nations de l’Afrique australe, même si la sélection tunisienne compte dans ses rangs, un ailier de classe mondiale: Sabri Gmir, un joueur formé au Stade nabeulien et évoluant, depuis 2010, dans l’effectif de l’Association sportive de Béziers Hérault (ASBH, 11 fois championne de France), qui est actuellement en Pro D2 du championnat français.

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Palmarès du championnat de Tunisie de rugby à XV
(après l’indépendance)

  • 1971-1972 : Club Sportif sfaxien (CSS)
  • 1972-1973 : Club Sportif sfaxien (CSS)
  • 1973-1974 : Stade tunisien (ST) (1)
  • 1974-1975 : Club africain (CA)
  • 1975-1976 : Club Sportif sfaxien (3)
  • 1976-1977 : Association sportive militaire de Tunis (ASMT) (1)
  • 1977-1978 : Club sportif des loisirs de Sfax ( CSLS) (1)
  • 1978-1979 : Olympique de Béja (OB) (1)
  • 1979-1980 : Club sportif du ministère de l’Intérieur (CSMI) (1)
  • 1980-1981 : Club africain
  • 1981-1982 : Club africain
  • 1982-1983 : Club africain
  • 1983-1984 : Club africain
  • 1984-1985 : Club africain
  • 1985-1986 : Mostakbel sportif de Jemmel (MSJ)
  • 1986-1987 : Club africain (CA) (7)
  • 1987-1988 : Stade Nabeulien (SN)
  • 1988-1989 : Mostakbel sportif de Jemmel
  • 1989-1990 : Espérance sportive de Tunis (EST) (1)
  • 1990-1991 : Stade Nabeulien
  • 1991-1992 : Rugby Club de Tunis (RCT) (1)
  • 1992-1993 : Stade Nabeulien
  • 1993-1994 : Stade Nabeulien
  • 1994-1995 : Mostakbel sportif de Jemmel
  • 1995-1996 : Stade Nabeulien
  • 1996-1997 : Stade Nabeulien
  • 1997-1998 : Stade Nabeulien
  • 1998-1999 : Stade Nabeulien
  • 1999-2000 : Mostakbel sportif de Jemmel
  • 2000-2001 : Avenir sportif de M’saken (ASM) (1)
  • 2001-2002 : Stade Nabeulien
  • 2002-2003 : Stade Nabeulien
  • 2003-2004 : Stade Nabeulien
  • 2004-2005 : Stade Nabeulien
  • 2005-2006 : Mostakbel sportif de Jemmel
  • 2006-2007 : Mostakbel sportif de Jemmel
  • 2007-2008 : Stade Nabeulien
  • 2008-2009 : Stade Nabeulien
  • 2009-2010 : Stade Nabeulien (15)
  • 2010-2011 : Rugby Club Ettahrir (RCE) (1)
  • 2011-2012 : Mostakbel sportif de Jemmel
  • 2012-2013 : Mostakbel sportif de Jemmel
  • 2013-2014 : Mostakbel sportif de Jemmel
  • 2014-2015 : Mostakbel sportif de Jemmel
  • 2015-2016 : Mostakbel sportif de Jemmel (11)

(Source: Fédération Tunisienne de Rugby)

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