Que savons-nous de la fondation de Carthage ?

 

Dido Building Carthage
Le tableau de William Turner : « Didon construisant Carthage », 1815
Tribune | Par Mohamed Arbi Nsiri – Historien

De quelques cinquante ans l’aînée de Rome, Carthage, Qart Hadasht : ville neuve, naquit un jour d’été 814 av. J-C. Une louve à l’air renfrogné, montrant avec défi ses crocs redoutables, a présidé à la naissance de l’une. L’image d’une jeune et jolie princesse flotte autour du berceau de l’autre. Ainsi le veut la légende, et celui qui pénètre dans le domaine de l’histoire ancienne, doit se résigner à écouter patiemment et attentivement sa voix, s’il veut parvenir à y entrevoir ne fût-ce que quelques brèves éclaircies de la réalité.

 

Donc, en ce temps-là, le roi de Tyr, Mutto, mourut, laissant son royaume à son fils Pygmalion et à sa fille Elissa. Le peuple remit le gouvernement de Pygmalion. Quant à Elissa, elle trouva un mari, son oncle, le prêtre d’Hercule, Acherbas, homme extrêmement riche mais qui, par crainte d’être volé, tenait son immense fortune enfouie dans la terre. Espérant pouvoir s’approprier de l’or d’Acherbas, Pygmalion, à la fois son neveu et son beau-frère, le fit mettre à mort.

« Longtemps pleine d’horreur pour le meurtrier », écrit l’historien Marcus Justinus à qui nous devons la version la plus circonstanciée de cette histoire, Elissa, dissimulant sa haine et adoucissant l’air sombre de son visage, finit par préparer secrètement sa fuite, après s’être associé quelques nobles seigneurs qu’elle croyait animés de la même haine contre le roi et du même désir de fuir. Essayant de prendre son frère par la ruse, elle feint de vouloir habiter avec lui pour « chasser de sa mémoire la pénible image d’un deuil qu’elle désire oublier ».

Pygmalion accueillit avec joie la proposition de sa sœur car il pensait qu’elle apporterait dans sa nouvelle demeure l’or d’Acherbas. Il lui envoya même ses serviteurs pour l’aider au déménagement. Elissa en profita pour faire transporter les colis non pas au palais royal mais sur les bords de la mer. Une fois là, elle monte dans une barque et force les serviteurs à jeter dans l’eau des sacs de sable où, à l’en croire, était enveloppé son argent.

Ceci fait, elle déclare que, personnellement, il y a longtemps qu’elle n’aspire qu’à la mort, mais que, pour eux, de cruels supplices les attendent pour avoir sous trait au roi les richesses d’Acherbas. En semant ainsi l’effroi parmi les serviteurs, elle les décide à fuir avec elle. Des notables se joignent à elle et, après avoir repris au temple d’Hercule les objets consacrés à cette divinité, ils partent à la recherche d’un lieu d’asile.

Leur première escale fût de Chypre, où le prêtre de Junon, avec sa femme et ses femmes, offre à Elissa de l’accompagner et de partager sa fortune, à condition que le sacerdoce dans la ville future serait réservé à lui et à ses descendants. Cette offre parut d’un bon augure et fut accepté d’emblée.

En se promenant sur la plage Elissa vit des groupes de jeunes filles qui, conformément à la coutume locale, laquelle exigeait qu’avant de se marier, elles gagnassent elles-mêmes l’argent de leur dot, se tenaient au bord de la mer pour offrir aux hommes de passage les prémices de leurs virginités. La princesse en fit enlever environ quatre-vingts et les embarqua pour procurer des femmes à ses jeunes compagnons de voyage et assurer de la sorte le peuplement de sa ville.

Arrivée dans un golfe d’Afrique, elle est accueillie avec joie par les peuples locaux qui voient là une occasion de trafic avec riches étrangers. Elissa leur achète « autant de terrain qu’en pourrait couvrir une peau de bœuf, dit-elle, afin de permettre à ses compagnons de se reposer des fatigues d’un long voyage, jusqu’au moment de son départ ». Puis elle fait couper la peau en lanière très minces et occupe ainsi un espace beaucoup plus grand qu’elle n’en avait demandé. De là vint à ce lieu plus tard le nom de Byrsa : peau de bœuf. Carthage était née.

Essayons de discerner dans ce conte les éléments qui se prêtent à une évaluation matérielle. Ses deux protagonistes, le roi Pygmalion et sa sœur Elissa, semblent bien avoir existé effectivement. L’historien Titus Flavius Josephus nous a conservé un passage de Ménadre d’Éphèse où cet annaliste grec, qui avait travaillé d’après des documents tyriens de première main, passe en revue les rois de Tyr pendant une période d’un siècle et demi. Arrivé à Pygmalion, il annonce : « Pygmalion vécut cinquante-six ans et en régna quarante-sept ans. Dans la septième année de son règne sa sœur, ayant fui en Afrique, et fonda la ville de Carthage ».

On peut donc admettre que l’histoire racontée par Flavius Josephus reflète, du moins dans une certaine mesure, des données réelles. Quant à ses motifs, il vaut mieux renoncer dès le début, et une fois pour toutes, à l’espoir d’y voir clair. Il se peut du reste que ceux que nous offre le narrateur ne soient pas tellement éloignés de la vérité.

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