Lettre ouverte au 7 novembre enfoui au creux de nos inconscients

7 novembreNous avons toujours eu des soucis avec nos commémorations… Soit elles sont orchestrées par le pouvoir au point d’en devenir fades comme des navets et aussi insignifiantes que toute propagande, soit elles sont populaires et spontanées mais, au fond, reproduisent le modèle dominant, adoptent les mêmes postures que le pouvoir, célèbrent en se donnant en spectacle.

Happening révolutionnaire à la Kasbah

Le seul spectacle, l’incroyable happening révolutionnaire, que nous avons vécu ces dernières années s’est déroulé à la Kasbah, lors des deux sit-in qui devaient emporter l’ancien régime. Car, avant cela, la révolution de palais allait bon train avec le gouvernement Ghanouchi, engagé dans un processus de changement dans la continuité.

D’ailleurs, si nous avions poursuivi dans cette dernière direction, il est fort probable que « l’artisan du 7 novembre », comme la nomenklatura désignait Ben Ali, eut été renvoyé aux oubliettes, autant qu’il l’est aujourd’hui.
Après sa fuite, la rupture était radicale et pour lui survivre, le Destour se devait de faire le vide avant de rebondir. Ne remuons pas le passé même s’il reste proche et si le récent pavé dans la mare du général Rachid Ammar conjugué aux errements du printemps arabe peut faire naitre des soupcons bien légitimes.

Le chemin opposé mène à Thala, Sidi Bouzid et Kasserine

Le 7 novembre, c’est fini, terminus, tout le monde descend quitte à remonter sur un autre navire…
Ce matin, plus que d’habitude, on le ressent confusément, surtout lorsqu’on apprend que la chaine de radio Mosaïque fête son anniversaire, comme d’ailleurs beaucoup de réalisations de l’ancien régime qui, de coutume, étaient inaugurées à date fixe.

Ce matin, parce que tout un chacun fait mine d’avoir oublié, le 7 novembre est dans l’air car cette date nous confronte aussi à nos démissions, nos forfaitures, notre fatalisme qui n’ont pas changé après la révolution.
Comme avant, nous sommes capables du pire ; comme avant, nous courbons encore l’échine devant d’autres maîtres qui s’évertuent à prendre le chemin oppose à celui désigné par Sidi Bouzid, Thala et Kasserine; comme avant, nous sommes capables de trahir le peuple au nom de lectures totalitarisantes de l’Islam ou de doctrines économiques aussi amères qu’ultralibérales…

Interpellés par nos démissions et notre lâcheté

Désormais, le 7 novembre, je le vis à rebours, non plus comme la célébration délirante qu’il fut mais comme un moment durant lequel je me sens interpellé par nos félonies collectives, nos trahisons triviales, nos désertions banales voire notre perfidie silencieuse…

Ces traits de caractère ne se sont nullement estompés. Nous le savons, nos manquements peuvent prendre d’autres visages – ceux que les plateaux de télévision en nous matraquant nous imposent ad nauseam -, d’autres postures, d’autres dérives. Fourberie, lâcheté et bassesse me rappellent à tout instant qu’un autre 7 novembre reste toujours possible…

Quand le Sauveur suprême déboulonna le Combattant suprême

Dès lors, profitons de cette journée pour nous dire en notre for intérieur un placide et résolu « Plus jamais ça »! Car, en soi, le 7 novembre avait été ressenti comme une libération, un salut inattendu lorsque celui qui se prendra ensuite pour le Sauveur suprême déboulonna enfin celui qui se prenait pour le Combattant suprême. Ensuite viendront les dérives mafieuses, toutes les répressions, le régime strictement policier et le défilé avide des Trabelsi et consorts…

Le 14 janvier aussi a été ressenti avec espoir, avec un espoir incommensurable. Et, pourtant, cinq ans après, rien n’a changé et, on vous le dira, pour les plus fragiles, c’est bien pire encore. C’est pour cela que cette célébration désormais caduque devrait nous faire réfléchir sur nos célébrations et nos nouveaux rituels révolutionnaires.

La drôle de révolution et ses deux peuples qui s’ignorent

Le 14 janvier prochain, il y aura plusieurs cortèges sur les grandes avenues. Certains s’invectiveront, d’autres s’ignoreront… Des bannières de toutes les couleurs seront dans le vent, souvent noires ou vertes d’ailleurs. Des tribuns d’un jour harangueront les foules, des services d’ordre veilleront au grain, la police ne sera jamais loin pour éviter les débordements toujours possibles.

Nous sommes loin de la ferveur du 20 mars 2011 lorsque deux peuples différents descendirent dans les rues, les uns pour célébrer l’indépendance et les autres pour prier devant le ministère de l’Intérieur suppliant Dieu de ramener sur le droit chemin les brebis laïques égarées et les femmes qui ne portaient pas encore le voile.

La drôle de révolution avait déjà commencé; elle emportera nos illusions, nos espoirs, le sourire de Chokri, la silhouette massive de Brahmi, tous les rêves des Tunisiens de l’ouest qui se sont évaporés dans l’illusionnisme des politiciens, et aussi, une certaine idée de ce pays enterrée avec la dictature.

Que reste-t-il du jeudi noir et des émeutes du pain ?

Il en est ainsi des dates de toutes sortes même si la grande histoire devra aussi retenir la date du 17 décembre, celle du déclenchement de la révolution, celle de la toujours étrange étincelle Bouazizi. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que le 14 janvier ait pris le pas dans la mémoire populaire car cette date a permis à la capitale de reprendre le processus à son compte avant qu’il ne soit confisqué par les juristes tatillons et les politicards de tout poil.

il en est ainsi des dates de toutes sortes… Que reste-t-il aujourd’hui du 26 janvier 1978, ce jeudi noir de la mitraille? Que reste-t-il du 3 janvier 1984 lorsque les émeutes du pain avaient secoué tout un pays que Bourguiba avait reconquis en quelques phrases? Et le commando contre Gafsa en janvier 80 qui pourrait en inspirer d’autres, qui s’en souvient?

Si les dates s’en vont, l’oubli reste, il est la règle dans un pays qui a un contentieux avec l’histoire, avec sa propre mémoire occultée, bricolée, effacée, gommée, raturée…

La dictature est au plus profond de nous…

J’affirme que ce matin, si le 7 novembre n’est plus dans les esprits, c’est qu’il se cache au plus profond de notre inconscient, comme lorsque nous avons élu Bourguiba à vie, comme lorsque la famille Ben Ali régnait par la peur et le plomb, comme lorsque le doute renait devant les imprécations des crypto-wahabistes.

Le 7 novembre est en nous, la dictature est en nous, profondément celée, cachée dans nos entrailles, masquée par notre duplicité, escamotée par nos mensonges. Faute d’avoir fait notre autocritique, nous continuons à avancer dans le noir sans réaliser que nous n’avons changé en rien. Tout au plus, c’est le bruit de fond qui a été modifié puisque, l’air du temps est à la démocratie barbue, stalinienne et libérale…

Est-ce que ce que je vois autour de moi, c’est bien l’espoir de la révolution? Que sont vraiment le rictus retors de Rached Ghanouchi, la bonhommie populiste de Béji Caid Essebsi, la fadeur de Mustapha Ben Jaafar, la violence retenue de Marzouki? Et tout le reste: les cheikhs mysogines, les golden boys du néo-colonialisme, les outrances de la télévision, les apprentis jihadistes, la terreur, le sabre et la modération…

Entre transition et normalisation, la clameur des enfants de Chebbi

Je ne m’y retrouve plus vraiment entre transition et normalisation. Mais ce que je sais, c’est que je demeure un simple individu sans autre affiliation que la Tunisie et qui, sa vie durant, n’a célébré que son pays. Passent les dates, passent les héros et les salauds, passent aussi les changements fussent-ils bénis et les révolutions fussent-elles sacrées…

Ne restera dans la rivière que son lit parsemé de pierres immuables et l’histoire qui se souvient d’Ibn Khaldoun, de la vanité des puissants, de la plainte des opprimés et de la clameur des enfants d’Aboulkacem Chebbi qui toujours se réveilleront pour défier le destin qui écrase, la nuit qui ne finit pas et les chaines, toutes les chaines, toutes les dictatures, tous les 7 novembre…

H.B.

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