Conférence de Tariq Ramadan : l’art d’allier la politique, le mystique et l’esthétique

C’est une foule immense qui s’est déplacé hier après midi au Palais des Congrès à Tunis pour assister à la seconde conférence de l’islamologue Tariq Ramadan. Une foule qui devait faire face à deux ennuis : le grand retard accusé par le conférencier, et l’introduction aux allures de sermon de Mohammed Talbi qu’on a vite arrêté pour laisser la parole au citoyen genevois, petit fils de Hassen El Banna, fondateur du mouvement des Frères musulmans en Égypte.

Pendant un peu moins d’une heure, Tariq Ramadan a tenu un discours que le public semblait boire allégrement tant il est vrai que le tribun jouit d’un formidable charisme adossé à une rhétorique des plus judicieuses, ponctuée de citations coraniques et de notes d’humour. Son discours aura été en somme d’une teneur à la fois politique, religieuse et esthétique aux fortes tonalités philosophiques.

Tariq Ramadan a d’abord tenu à répondre avec courtoisie aux attaques en règle de Mohammed Talbi. L’auteur de L’islam et le réveil arabe s’est dit surpris et choqué par les propos diffamatoires de son présentateur le qualifiant de « wahabite, littéraliste et salafiste » adepte, de surcroît, de l’application de la chariaâ. T.R s’en est défendu en soulignant d’abord les différentes connotations que comporte le concept et dont il ne retient, entre autres, que cette acception : « Le traitement égalitaire est ma chariaâ. » Cet aspect de lexique et de sémantique lui sert de transition pour enchaîner sur la question de terminologie dans le cadre politique cette fois-ci. Tariq Ramadan ne s’approprie ni la notion de « Révolution », ni celle de « Printemps ». A la première il préfère utiliser l’expression soulèvement. A ses yeux la révolution ne signifie nullement chasser une dictature pour la remplacer par une autre comme semble l’illustrer l’Égypte où le pouvoir est aujourd’hui détenu par les militaires. Quant à la Tunisie, la sienne n’est pas achevée. La notion de « Printemps » arabe est jugée d’autre part inappropriée dans la mesure où l’effet domino n’a pas touché le monde arabe dans son intégralité. Nul doute donc aux yeux de l’islamologie, que derrière les soulèvements relatifs à la Tunisie et à l’Égypte, qui ont épargné par exemple les pays du Golfe, qu’il s’agit d’une stratégie occidentale, plus précisément américaine qui vise moins à l’instauration de la démocratie qu’à sauvegarder ses propres intérêts. N’est-ce pas Google qui « a organisé la rencontre des cyber dissidents il y a quelque temps à Budapest » pour les former méthodiquement au lancement de l’appel au soulèvement. « C’est naïf de croire que l’Occident veut aider la démocratie » martèle-t-il, tout en interpelant la lucidité du peuple, une lucidité qui n’est rien d’autre que « l’énergie associée à la conscience politique » poursuit-il.

Au chapitre de l’islam politique, Tariq Ramadan ne pouvait occulter la situation qui prévaut dans le pays. Après avoir souligné la nécessité de la reconnaissance de la légitimité quand bien même on serait contre ceux qui sont au pouvoir, il a insisté sur l’importance de l’écoute de l’autre en se défaisant de tout préjugé préjudiciable au dialogue. Dans cet ordre d’idées, il a exprimé son regret quant à la polarisation « stérile » opposant islamistes et laïcs, une polarisation qui « fait éviter les vraies questions ». Dès lors, les attitudes des uns et des autres (intégristes vs modernistes) ne se légitiment que par le rejet et l’opposition, tendance pernicieuse à ses yeux.

Sur la question de la foi, l’approche de l’islamologue genevois a ceci d’intéressant qu’elle intègre les dimensions philosophique, mystique et esthétique. Parce que les sociétés arabes manquent de spiritualité, il faut œuvrer pour retrouver les sens des choses. L’objectif de l’être est de « devenir sujet », pense-t-il. Ceci passe par la liberté dans la relation au divin et non pas dans l’obsession du référent religieux décliné en « halal vs haram ». Et c’est là qu’il invoque l’autre acception du concept de chariaâ en tant que « voie de fidélité. » Cette vision stimulante et revitalisante de la foi, qui fait par exemple du djihad l’énonciation d’ « une parole de justice », s’avère par là même sensible à la beauté des choses. En effet la dimension esthétique qui se donne à voir dans un objet d’art, dans la nature… n’est nullement contradictoire avec la foi, loin s’en faut. La beauté, n’est-elle pas dans la création, l’œuvre de Dieu !

Tout le développement de ces idées, Tariq Ramadan entend l’inscrire dans un projet éducatif qui s’étend de l’école à l’université. C’est une responsabilité qui incombe aux citoyennes et citoyens, car note-t-il « tu es dans ce que tu donnes. » Belle conclusion à laquelle nous ajouterions volontiers ce leitmotiv qui a rythmé son propos : « rejet de l’émotif, appel à la réflexion » ! Tout est dit sur l’abyme qui sépare une telle vision de celle de Wajdi Ghanim.

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