La présence de méduses bleues sur plusieurs plages tunisiennes revient régulièrement au cœur des préoccupations des estivants. Mais derrière ce phénomène, qui peut sembler purement saisonnier, se joue une évolution plus profonde de l’écosystème marin méditerranéen, liée notamment au réchauffement de la mer, à la disponibilité de nourriture et aux perturbations de la chaîne alimentaire.
L’expert tunisien des questions environnementales et climatiques Hamdi Hachad a expliqué, dans une intervention sur Diwan FM, que la hausse de la température des eaux de la Méditerranée et la diminution de certains organismes prédateurs favorisent directement la prolifération des méduses bleues sur les côtes tunisiennes.
Selon lui, ces conditions s’ajoutent à une autre évolution préoccupante : l’augmentation de la quantité de matière organique disponible dans le milieu marin. La pollution et l’enrichissement des eaux en nutriments peuvent en effet favoriser la disponibilité de nourriture pour certaines espèces de méduses, leur permettant de prolonger leurs périodes de croissance et de reproduction au-delà des périodes habituellement observées.
Le réchauffement de la Méditerranée, un facteur déterminant
Cette évolution s’inscrit dans un contexte méditerranéen marqué par le réchauffement des eaux. Les recherches consacrées aux méduses en Méditerranée montrent que plusieurs espèces peuvent tirer avantage de l’évolution des conditions climatiques, notamment lorsque les températures deviennent plus favorables à leur développement.
Une étude consacrée à la biodiversité des méduses dans le sud-ouest de la Méditerranée souligne ainsi que le réchauffement climatique pourrait modifier la période d’apparition et la répartition de plusieurs espèces observées dans les eaux tunisiennes. Elle évoque notamment un possible allongement de la période de présence de Rhopilema nomadica, une méduse particulièrement connue dans le bassin méditerranéen.
Des travaux scientifiques consacrés aux espèces de méduses non indigènes en Méditerranée montrent également que le changement climatique pourrait accroître le risque d’expansion de plusieurs d’entre elles, dont Rhopilema nomadica.
Toutes les méduses bleues ne sont pas « nouvelles »
Hamdi Hachad a également relativisé l’idée selon laquelle ces méduses seraient apparues récemment en Tunisie. La situation est toutefois plus complexe : certaines espèces de méduses présentes dans les eaux tunisiennes sont indigènes, tandis que d’autres sont des espèces non indigènes ayant progressivement étendu leur aire de répartition.
C’est notamment le cas de Rhopilema nomadica, également appelée méduse nomade. Cette espèce, originaire de la région indo-pacifique et considérée comme une espèce lessepsienne, est entrée en Méditerranée probablement via le canal de Suez. Elle a été signalée pour la première fois en Tunisie dans le golfe de Gabès en 2008, avant d’être observée dans le golfe de Tunis et dans la région de Bizerte.
Il ne s’agit donc pas d’un phénomène apparu à l’été 2026. Ce qui change, c’est notamment la fréquence, l’abondance et la durée de présence de certaines espèces. Les scientifiques ont déjà observé en Tunisie des modifications de la phénologie de plusieurs méduses, c’est-à-dire des changements dans les périodes au cours desquelles elles apparaissent et se développent.
Quand l’équilibre de la chaîne alimentaire se dérègle
La prolifération des méduses ne peut pas être expliquée par un seul facteur. Elle résulte généralement de l’interaction entre plusieurs transformations du milieu marin.
La diminution de certains prédateurs, combinée à une plus grande disponibilité de plancton et de matière organique, peut créer des conditions particulièrement favorables aux méduses. Le phénomène illustre ainsi un déséquilibre plus large des écosystèmes côtiers : lorsque certaines espèces régressent et que les conditions thermiques et alimentaires évoluent, des organismes opportunistes peuvent en profiter.
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Les proliférations massives de méduses peuvent à leur tour avoir des conséquences sur la biodiversité, la pêche et les activités touristiques. Des études consacrées à Rhopilema nomadica font notamment état de perturbations pour les activités de pêche, les infrastructures utilisant l’eau de mer et le tourisme balnéaire.
Pour la Tunisie, cette question revêt une importance particulière compte tenu du poids économique du littoral et du tourisme balnéaire. Une multiplication des méduses sur de longues périodes pourrait donc devenir davantage qu’une simple nuisance estivale pour les baigneurs.
Que faire en cas de contact ?
Sur le plan sanitaire, Hamdi Hachad a estimé que ces organismes ne présentent pas, dans la majorité des cas, un danger majeur, tout en appelant les baigneurs à la prudence.
Il recommande surtout d’éviter tout contact direct avec une méduse, y compris lorsqu’elle paraît morte. Ses cellules urticantes peuvent en effet continuer à provoquer une réaction après l’échouage de l’animal.
L’expert déconseille par ailleurs l’utilisation de la tomate pour traiter une piqûre de méduse. En cas de contact, il préconise de rincer la zone concernée avec de l’eau de mer et, en cas de réaction importante ou de symptômes persistants, de consulter rapidement un professionnel de santé.
Un phénomène qui pourrait devenir plus fréquent ?
La question dépasse finalement la seule saison estivale. Les scientifiques observent depuis plusieurs années une évolution de la distribution et de la saisonnalité de plusieurs espèces de méduses en Méditerranée. En Tunisie, un suivi réalisé sur plusieurs années a notamment permis d’identifier 66 espèces de méduses, dont 11 espèces non indigènes, et de documenter l’évolution de leur répartition et de leurs périodes d’apparition.
Le cas de Rhopilema nomadica est particulièrement révélateur. Après son apparition en Tunisie à partir de 2008, l’espèce a été régulièrement observée dans différentes zones du littoral. Son expansion vers le centre et l’ouest de la Méditerranée illustre également la capacité de certaines espèces à profiter de l’évolution des conditions environnementales.
La prolifération actuelle des méduses doit ainsi être considérée comme un indicateur parmi d’autres des transformations que connaît la Méditerranée. Réchauffement des eaux, modification des réseaux trophiques, pollution et enrichissement en nutriments peuvent agir simultanément et favoriser certaines espèces au détriment d’autres.
Dans ce contexte, le suivi scientifique des populations de méduses et de la température, de la qualité et de la biodiversité des eaux tunisiennes devient essentiel pour déterminer si les épisodes observés restent ponctuels ou s’inscrivent dans une tendance durable.
Pas de nouvelle canicule comparable à juillet
Sur le volet météorologique, Hamdi Hachad a par ailleurs écarté le scénario d’un retour, dans l’immédiat, à des vagues de chaleur aussi intenses que celles enregistrées en juillet.
Les températures actuelles restent légèrement supérieures aux normales saisonnières, avec toutefois une humidité importante. Des précipitations pourraient également concerner les reliefs de l’ouest du pays.
La situation rappelle néanmoins que les températures marines et terrestres doivent être suivies conjointement : le réchauffement de la mer ne constitue pas seulement une question météorologique, mais peut aussi modifier durablement le fonctionnement des écosystèmes côtiers tunisiens.