La Tunisie veut-elle franchir un nouveau palier dans son industrie pharmaceutique ? C’est l’enjeu qui se dessine derrière la réunion tenue mercredi 29 avril 2026 au ministère de la Santé, autour d’un possible partenariat entre la SIPHAT et le groupe chinois Lunan Pharmaceutical Group.
Selon le ministère de la Santé, cette séance de travail, présidée par le ministre Mustapha Ferjani, a porté sur les perspectives de coopération tuniso-chinoise dans la fabrication de médicaments biologiques. L’objectif affiché : renforcer les capacités nationales de production, favoriser le transfert de technologie et développer les compétences tunisiennes.
Des médicaments complexes, à forte valeur thérapeutique
Le communiqué officiel ne précise pas la nature exacte des médicaments concernés. Mais la référence aux biologiques renvoie à une catégorie de traitements plus complexe que les médicaments chimiques classiques : vaccins, insulines, protéines thérapeutiques, anticorps monoclonaux ou biosimilaires.
Ces produits sont issus de procédés biologiques sophistiqués, souvent fabriqués à partir de cellules vivantes. Ils sont difficiles à produire, coûteux à importer et sensibles aux ruptures d’approvisionnement. La Tunisie importe aujourd’hui plus de la moitié de ses médicaments, pour une facture annuelle dépassant le milliard de dinars. Pour les biologiques, la dépendance est quasi totale.
Le partenaire pressenti, Lunan Pharmaceutical Group, est basé dans la province chinoise du Shandong. Fondé en 1968 à Linyi, le groupe réalise un chiffre d’affaires d’environ 1,76 milliard de dollars et emploie quelque 9 000 personnes. Une de ses filiales, Shandong New Time Pharma, a passé l’inspection de la FDA américaine.
Le groupe revendique un portefeuille pharmaceutique large, couvrant plusieurs aires thérapeutiques, notamment les médicaments cardiovasculaires, respiratoires, digestifs, anti-infectieux, hypoglycémiants ou antiallergiques. En juillet 2025, il a obtenu en Chine l’autorisation de commercialisation de son premier anticorps biologique développé en interne, le rituximab injectable, indiqué dans certaines leucémies.
La SIPHAT au cœur du projet
Le projet placerait la SIPHAT au centre du dispositif. L’enjeu ne serait pas seulement d’importer des produits finis, mais d’étudier les conditions d’une production locale : transfert de savoir-faire, formation des compétences et montée en gamme industrielle. La SIPHAT produit aujourd’hui environ 200 références, essentiellement des génériques classiques — aucun médicament biologique ne figure encore dans son portefeuille.
Produire des médicaments biologiques exige cependant des infrastructures spécifiques, une chaîne du froid rigoureuse et une capacité réglementaire renforcée pour évaluer et certifier ces produits complexes.
Le ministère mentionne également d’autres pistes, dont le développement de compléments alimentaires à base scientifique, dans une approche préventive.
Un signal politique autant qu’industriel
La démarche tunisienne n’est pas isolée. En Algérie, le groupe public Saidal a lancé en 2021 la production du vaccin Sinovac à Constantine, dans le cadre d’un partenariat avec Sinovac Biotech. Au Maroc, des accords avec des partenaires chinois ont également visé le développement de capacités locales dans les vaccins et les produits biologiques. L’Algérie produit aujourd’hui 80% de ses médicaments localement, avec 218 usines représentant le premier parc pharmaceutique d’Afrique — un écart qui mesure l’ampleur du chemin restant à parcourir pour Tunis.
Ces précédents montrent toutefois que la signature d’un partenariat ne garantit pas automatiquement un transfert de technologie complet. Tout dépendra des conditions négociées : part réelle de production locale, formation des techniciens, maîtrise des procédés et place accordée à la SIPHAT dans la chaîne industrielle.
À ce stade, aucun calendrier, aucune liste de médicaments et aucun investissement chiffré n’ont été annoncés. Mais le signal est clair : la Tunisie cherche à repositionner son industrie pharmaceutique vers des segments plus complexes et à plus forte valeur ajoutée.
Dans un contexte de tensions sur les chaînes d’approvisionnement et de hausse du coût des traitements innovants, la souveraineté sanitaire ne se décrète pas.
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