La libération d’un missionnaire américain retenu en otage pendant neuf mois au Sahel révèle un rôle jusqu’ici peu visible de Khalifa Haftar. Le chef militaire de l’Est libyen ne cherche plus seulement à peser sur l’avenir de la Libye : il étend progressivement son influence vers le Sahel et tente d’en faire un atout dans son rapprochement avec Washington.
Kevin Rideout, un Américain travaillant pour une organisation missionnaire évangélique, enlevé au Niger en octobre 2025 par une filiale de l’organisation État islamique active dans le Sahel, a retrouvé la liberté jeudi 13 août après neuf mois de captivité.
Selon une enquête publiée vendredi 14 août par Reuters, les autorités de l’Est libyen contrôlées par Khalifa Haftar ont joué un rôle central dans sa libération et son transfert vers Benghazi.
Les circonstances exactes restent toutefois entourées d’incertitudes. Plusieurs sources de Reuters évoquent une négociation menée notamment par Cherif Ould Tahar, un homme d’affaires malien disposant de connexions avec des groupes armés et des réseaux régionaux.
L’une des sources citées par Reuters affirme qu’une rançon aurait été versée par la partie libyenne, sans que Reuters puisse établir les modalités exactes de l’accord. Les forces de Haftar présentent une version différente, assurant qu’une unité d’élite aurait mené une opération militaire au Mali pour libérer l’Américain.
Haftar étend son influence au-delà de la Libye
Au-delà du sort de l’otage, l’affaire révèle surtout la capacité du camp Haftar à intervenir dans un espace qui dépasse largement l’Est libyen.
Le Sahel est devenu l’un des principaux foyers mondiaux d’activité des groupes jihadistes liés à Al-Qaïda et à l’organisation État islamique. Le Niger et le Mali occupent une place centrale dans cet espace sécuritaire, tandis que le sud libyen constitue depuis longtemps une zone de circulation reliant l’Afrique du Nord au Sahel.
Selon Reuters, l’intervention dans le dossier Rideout illustre la manière dont Haftar s’est progressivement construit une position d’intermédiaire sécuritaire régional. Une position qu’il cherche désormais à valoriser auprès de l’administration américaine.
L’affaire intervient justement au moment où les relations entre Washington et le camp Haftar connaissent une évolution notable.
Washington intensifie ses contacts avec le camp Haftar
En juin, Saddam Haftar, fils de Khalifa Haftar et numéro deux des forces de l’Est, s’est rendu aux États-Unis où il a rencontré le secrétaire d’État Marco Rubio.
Cette rencontre s’inscrit dans les efforts américains visant à rapprocher les deux principaux centres de pouvoir libyens. Un projet de réunification révélé en juillet par Reuters prévoit une transition de 36 mois associant les camps de l’Est et de l’Ouest.
Dans l’une des configurations discutées, Abdelhamid Dbeibah resterait Premier ministre tandis que Saddam Haftar prendrait la tête du Conseil présidentiel. Le camp Haftar obtiendrait également un rôle majeur dans la gestion budgétaire. Le projet reste cependant en négociation et rien ne garantit sa mise en œuvre.
La libération de Kevin Rideout intervient donc dans un contexte où les Haftar ont tout intérêt à démontrer à Washington qu’ils peuvent être autre chose qu’une puissance militaire contrôlant une partie de la Libye : un partenaire capable d’agir sur les grands dossiers sécuritaires régionaux.
Le Sahel comme nouvelle carte diplomatique
Cette évolution pourrait modifier la perception du camp Haftar à Washington. Sa position géographique, ses relations avec plusieurs acteurs du Sahel et son contrôle d’une grande partie du sud et de l’est libyens lui donnent accès à un espace stratégique allant de la Méditerranée aux frontières du Niger, du Tchad et du Soudan.
Pour les États-Unis, confrontés à une influence jihadiste croissante au Sahel et à une présence russe importante dans plusieurs pays de la région, disposer d’interlocuteurs capables d’opérer dans ces réseaux présente un intérêt évident.
Mais l’affaire Rideout impose aussi une grande prudence. Les modalités exactes de sa libération restent inconnues et les différentes versions disponibles sont contradictoires.
Une chose apparaît néanmoins plus clairement : Khalifa Haftar cherche désormais à transformer son influence militaire libyenne en utilité stratégique régionale. Et la libération d’un otage dont le retour constituait une priorité américaine lui offre une carte particulièrement précieuse dans son dialogue avec Washington.
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