Depuis plusieurs mois, les annonces autour des grands projets énergétiques marocains alimentent l’idée d’un royaume en passe de devenir un fournisseur majeur d’électricité verte pour l’Europe. Pendant ce temps, la Tunisie fait face à des délestages et à une consommation record. Cette comparaison, de plus en plus fréquente, mérite toutefois d’être nuancée : plusieurs projets marocains souvent présentés comme acquis restent encore à un stade de négociation ou d’études.
Sila Atlantik : spectaculaire… mais encore loin d’être lancé
Régulièrement cité comme le symbole de l’ambition énergétique marocaine, Sila Atlantik prévoit une liaison électrique sous-marine d’environ 4 800 kilomètres entre le Maroc et l’Allemagne. À terme, ce câble pourrait couvrir jusqu’à 5 % de la consommation annuelle d’électricité allemande, pour un investissement estimé à près de 30 milliards de dollars.
Mais son avenir est loin d’être définitivement assuré.
Selon Reuters, les discussions entre Rabat et Berlin sont actuellement ralenties par des désaccords sur les garanties gouvernementales et la gouvernance du projet. Le Maroc souhaite notamment un accord intergouvernemental de long terme ainsi qu’une interconnexion permettant des échanges d’électricité dans les deux sens.
Le projet est par ailleurs l’héritier de Xlinks, une initiative initialement destinée à relier le Maroc au Royaume-Uni. Londres avait finalement renoncé à soutenir ce projet en 2025, estimant que les conditions économiques ne justifiaient plus son engagement.
Autrement dit, Sila Atlantik n’est pas abandonné, mais son calendrier demeure incertain et plusieurs étapes restent à franchir avant un éventuel lancement.
Le projet avec la France, le plus avancé parmi les nouvelles annonces
La situation est différente concernant la future interconnexion entre le Maroc et la France.
À l’issue de la réunion de haut niveau franco-marocaine de juillet 2026, les deux pays ont officiellement lancé les premières démarches pour préparer cette liaison sous-marine, baptisée « Pont de la Méditerranée ».
Le projet entre désormais dans une phase d’études et de consultation des industriels. Il ne s’agit pas encore d’un chantier, mais il bénéficie d’un soutien politique clairement affiché des deux États.
Le Maroc dispose par ailleurs d’un atout important : deux interconnexions électriques sont déjà opérationnelles avec l’Espagne, les seules liaisons permanentes entre les réseaux électriques africain et européen. Un troisième câble est également à l’étude.
Une avance réelle… mais parfois amplifiée
Il serait inexact de réduire l’avance marocaine à une simple opération de communication.
Depuis plus d’une décennie, le royaume investit massivement dans le solaire, l’éolien et les infrastructures électriques. Le complexe Noor de Ouarzazate, les grands parcs éoliens et les investissements privés témoignent d’une stratégie engagée de longue date.
En revanche, plusieurs projets internationaux évoqués ces derniers mois — vers l’Allemagne, le Portugal ou certaines nouvelles capacités d’interconnexion — restent soumis à des études techniques, à des négociations financières ou à des décisions politiques encore attendues.
L’avance marocaine existe donc bel et bien. Mais elle apparaît parfois plus importante qu’elle ne l’est réellement lorsque des projets encore en discussion sont présentés comme des réalisations déjà acquises.
Où en est réellement la Tunisie ?
Face à ces annonces, la Tunisie apparaît souvent en retrait.
Elle dispose pourtant, elle aussi, d’un projet stratégique : ELMED, la liaison électrique sous-marine de 600 MW entre la Tunisie et la Sicile, développée conjointement par la STEG et l’opérateur italien Terna, avec le soutien de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Sa mise en service reste visée à l’horizon 2028.
Comme la plupart des grands projets d’interconnexion en Méditerranée, ELMED demeure soumis à des contraintes industrielles, financières et réglementaires susceptibles d’influencer son calendrier.
Les récentes tensions sur le réseau tunisien ont toutefois rappelé qu’une interconnexion internationale peut renforcer la sécurité d’approvisionnement, mais qu’elle ne peut, à elle seule, compenser un déficit de capacités nationales de production.
Lire aussi: Elmed – Tunisie : Un coût de 582 millions d’euros pour le raccordement électrique avec l’Italie
Le véritable défi est ailleurs
Comparer uniquement les kilomètres de câbles ou le nombre de projets annoncés serait réducteur.
Une interconnexion ne produit pas un seul kilowattheure : elle permet simplement de transporter une électricité qui doit d’abord être générée.
Pour la Tunisie, le véritable enjeu dépasse donc largement ELMED. Il réside dans sa capacité à accélérer le développement du photovoltaïque et de l’éolien, à intégrer le stockage par batteries — que la STEG vient récemment d’encadrer dans un nouveau référentiel technique —, à moderniser son réseau de transport et à renforcer sa production nationale.
Au fond, la véritable compétition ne se joue peut-être pas entre les câbles marocains et le câble tunisien. Elle se jouera dans la capacité des deux pays à produire suffisamment d’électricité renouvelable pour répondre à leurs propres besoins, sécuriser leurs réseaux, puis, à terme, exporter leurs éventuels excédents vers l’Europe.
Le véritable fossé entre la Tunisie et le Maroc ne se mesurera donc pas seulement au nombre d’interconnexions sous-marines, mais à la vitesse avec laquelle chacun transformera ses ambitions énergétiques en capacités de production réellement opérationnelles.
Lire aussi: