Du 12 au 23 mai 2026, le Festival de Cannes accueille sa 79e édition. Parmi les films présentés à la Semaine de la Critique figure The Station (Al Mahattah), premier long métrage de fiction de la réalisatrice yéménite Sara Ishaq. Après plusieurs documentaires remarqués, dont The Mulberry House et Karama Has No Walls, la cinéaste confirme ici un regard déjà identifiable : celui porté sur les vies ordinaires prises dans les secousses de l’Histoire.
Avec The Station, Sara Ishaq poursuit son exploration du Yémen en guerre, mais en choisissant une approche singulière : ne presque jamais filmer la guerre directement. Ni combats, ni destructions spectaculaires. Le conflit existe, mais en arrière-plan, filtré par les gestes du quotidien, les peurs diffuses et les choix imposés aux personnages. Ce déplacement du regard constitue la clé du film.
La station-service comme refuge féminin
Le film s’ouvre sur une séquence qui pose immédiatement son cadre. Des femmes vêtues de noir traversent la ville ou attendent devant une station-service réservée aux femmes. Dans le son, les avions militaires rappellent la guerre. Sur les murs, des portraits de jeunes hommes morts, devenus « martyrs », rappellent les absences. À l’entrée, une règle stricte : « Interdits aux hommes, aux armes et à la politique ».
Très vite, la station dirigée par Layal devient plus qu’un lieu fonctionnel. Elle se transforme en micro-société. Les femmes y travaillent, vendent des produits, discutent, fument la chicha, rient, échangent des nouvelles. Ce lieu clos devient une parenthèse fragile au cœur du chaos.
Mais Sara Ishaq évite tout effet de symbolisation. La station n’est pas une utopie féminine ni une métaphore simpliste. C’est un espace né de la nécessité, une réponse concrète à un environnement devenu dangereux. Les femmes qui l’habitent ne sont pas des figures idéalisées : ce sont des mères, des sœurs, des commerçantes, des survivantes. Cette approche ancre le film dans une forme de vérité simple et sans emphase.
Filmer la guerre sans la montrer
Peu à peu, le récit bascule lorsque Layal doit réunir une somme importante pour éviter l’enrôlement forcé de son jeune frère Laith. À partir de là, le film s’assombrit, mais sans changer de principe : la guerre reste hors champ.
Aucun front, aucune bataille montrée frontalement. Le conflit s’insinue autrement : dans les conversations interrompues, les regards inquiets, les familles déjà endeuillées, la peur constante de perdre un proche. La guerre devient une atmosphère plutôt qu’un spectacle.
Ce choix donne au film une tonalité particulière. Il ne s’agit pas de montrer la destruction, mais ce qu’elle produit dans les vies. Le quotidien est transformé en permanence : les relations familiales se fragilisent, les choix deviennent des dilemmes, l’avenir se rétrécit. The Station s’intéresse ainsi moins à la guerre elle-même qu’à ses effets invisibles.
Les garçons pris dans le conflit
Si le film semble d’abord centré sur les femmes, il s’ouvre progressivement à deux personnages masculins : Laith, le frère de Layal, et Ahmed, un jeune garçon déjà marqué par le conflit.
Leur présence déplace le récit vers une autre dimension : celle de l’enfance exposée à la guerre. Laith grandit protégé dans l’univers féminin de la station, mais il cherche ailleurs une forme de repère, une identité masculine, une place dans un monde instable. Ahmed, lui, semble déjà avoir franchi une étape plus dure, comme si la guerre avait accéléré son passage à l’âge adulte.
Leur relation révèle un glissement important du film : il ne s’agit plus seulement de survivre à la guerre, mais de comprendre ce qu’elle fait aux générations qui grandissent en son sein. L’enrôlement forcé qui menace Laith devient alors le symbole d’une violence plus large : celle qui prive les enfants de leur temps.
Un Yémen du quotidien
The Station s’écarte des représentations dominantes du Yémen, souvent réduit à des images de ruines, de famine ou de crise humanitaire. Sara Ishaq n’efface pas cette réalité, mais elle refuse qu’elle soit le seul angle de lecture.
Le film montre aussi un autre pays : celui des conversations ordinaires, des tensions familiales, des gestes de travail, des moments de solidarité. La guerre est là, mais elle n’écrase pas totalement la vie.
Même les relations familiales prennent une dimension plus large. Layal et sa sœur Shams vivent dans des zones différentes, soumises à des autorités opposées. Leur séparation renvoie discrètement aux fractures du pays, sans jamais devenir un discours politique explicite. Tout passe par l’intime, par les liens rompus ou maintenus malgré tout.
Le voile renversé
L’une des scènes les plus marquantes intervient lorsque la station est menacée par des hommes qui tentent d’y entrer. Le portail résiste, mais la pression augmente.
La réponse des femmes surprend : elles retirent leurs voiles et les jettent par-dessus la barrière. À l’intérieur, elles apparaissent tête nue. Le geste est collectif, immédiat, et modifie totalement la situation. Les hommes s’arrêtent : franchir la limite reviendrait à voir des femmes dévoilées, ce qui devient impossible dans ce contexte.
Le film renverse alors un symbole souvent figé. Le voile, habituellement associé à la protection, devient ici l’objet qu’il faut retirer pour se protéger. En se dévoilant dans leur espace fermé, les femmes créent une frontière nouvelle. Le voile devient un outil stratégique, non plus un simple signe identitaire.
Sara Ishaq ne transforme pas cette scène en démonstration idéologique. Elle observe un mécanisme : celui d’un groupe qui utilise les règles sociales à son avantage pour défendre un espace de liberté. Ce moment condense l’un des enjeux du film : la capacité d’adaptation face à des contraintes extrêmes.
Un film sur la persistance du vivant
The Station reste traversé par la guerre, mais refuse de la placer au centre du récit. Sara Ishaq choisit constamment de revenir à la vie quotidienne : travailler, discuter, survivre, maintenir des liens.
Le film pose une question simple mais essentielle : que reste-t-il quand un pays n’est plus regardé que sous l’angle de la destruction ? Sa réponse est discrète mais forte : il reste des individus, des relations, des gestes ordinaires qui continuent malgré tout.
C’est dans cette persistance du quotidien que le film trouve sa cohérence. Plutôt que de montrer la guerre, il montre ce qui résiste encore à son emprise.
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