Le Festival de Cannes aime parfois déjouer ses propres habitudes. Chaque année, la compétition officielle aligne son lot de drames intimes, de récits politiques, de propositions formelles ou de films d’auteur plus attendus dans ce contexte. Puis surgit parfois une œuvre qui semble venir d’un autre espace cinématographique, au point de provoquer immédiatement une question : que fait-elle ici ?
Depuis sa projection lundi soir, Hope du réalisateur sud-coréen Na Hong-jin semble occuper précisément cette place. Dix ans après The Strangers (The Wailing, 2016), le cinéaste revient avec une œuvre hybride et démesurée qui mêle horreur, science-fiction, film de monstres, action, poursuites, comédie noire et spectacle apocalyptique, dans une expérience qui paraît vouloir absorber tous les genres à la fois.
Et plus le film avance, plus une autre interrogation s’impose : un jury cannois pourrait-il réellement récompenser une proposition aussi spectaculaire ?
Du mystère local au chaos total
Le film s’ouvre dans une petite ville portuaire proche de la zone démilitarisée coréenne. L’histoire débute avec la découverte d’un taureau atrocement mutilé. Certains habitants évoquent immédiatement un tigre venu de Sibérie. Na Hong-jin installe alors quelque chose qui rappelle son cinéma précédent : une communauté confrontée à un phénomène qu’elle ne comprend pas encore, cherchant désespérément une explication rationnelle à ce qui lui échappe.
Mais là où The Strangers resserrait progressivement son piège autour du village, Hope choisit le mouvement inverse.
Le film ne cesse de grandir.
Le mystère devient horreur. L’horreur se transforme en poursuite. Puis viennent les explosions, les créatures, les scènes d’action massives, avant que le récit ne glisse progressivement vers une science-fiction assumée. À aucun moment Na Hong-jin ne cherche à réduire l’échelle de son film ; au contraire, il semble constamment vouloir l’élargir.
Na Hong-jin passe du malaise au plaisir du spectacle
Cette démesure constitue probablement la première surprise du film. Le cinéma de Na Hong-jin a toujours été associé à une forme de malaise. The Chaser (The Chaser, 2008) était un thriller étouffant ; The Murderer (The Yellow Sea, 2010) plongeait dans une violence sale et désespérée ; The Strangers reposait sur une inquiétude qui ne quittait jamais le spectateur.
Hope déplace cette énergie.
La peur est toujours présente, le chaos aussi, mais ils deviennent désormais matière à spectacle. Le film paraît prendre un plaisir immense à être du cinéma. Monstres, poursuites automobiles, destructions spectaculaires, humour absurde, ruptures de ton permanentes : tout semble conçu pour produire du mouvement, de l’énergie et du plaisir de spectateur.
Et c’est peut-être précisément ce qui rend sa présence à Cannes si fascinante.
Parce que Hope ne paraît jamais s’excuser d’être spectaculaire.
Il ne cherche pas à dissimuler son ambition populaire derrière une distance ironique ou une lecture plus « noble ». Il embrasse pleinement le divertissement.
Quand le « trop » devient une esthétique
Plus encore, le film pousse cette logique jusqu’à l’excès.
À plusieurs reprises, Hope semble frôler la parodie du cinéma d’horreur et du film de monstres. Les poursuites s’étirent, les explosions se multiplient, le chaos devient presque permanent, tandis que l’humour vient régulièrement casser la tension.
Mais cette impression de « trop » paraît moins relever d’un dérapage que d’un geste volontaire.
Na Hong-jin semble prendre les codes du genre — le monstre caché, la peur collective, l’invasion, l’attente, les créatures, les scènes d’action — puis les pousser tellement loin qu’ils deviennent presque conscients d’eux-mêmes. Comme si le réalisateur regardait le cinéma de genre tout entier et décidait de l’amplifier jusqu’à ses limites.
Le résultat donne parfois l’impression d’un film qui joue avec ses propres références et qui assume totalement sa dimension excessive.
Cette idée du « trop » devient alors une esthétique.
Une folie spectaculaire qui n’oublie pas l’humain
Et pourtant, au milieu de cette démesure, Hope n’oublie jamais complètement l’humain.
Le personnage de Beom-seok, chef de la police incarné par Hwang Jung-min, n’est pas un héros invincible. Il doute, hésite, paraît souvent dépassé par ce qui se déroule autour de lui, tout en continuant à avancer et à placer son devoir au premier plan.
Le film refuse ainsi la figure classique du sauveur pour revenir vers quelque chose de plus collectif : une communauté confrontée ensemble à l’effondrement.
Ce choix rejoint d’ailleurs la géographie même du récit. Installer l’histoire près de la zone démilitarisée coréenne n’est probablement pas anodin. Cet espace porte déjà une mémoire de séparation, de menace et de peur invisible. Le monstre investit alors un territoire qui était déjà chargé d’inquiétude.
Une figure féminine qui s’affirme dans le chaos
Au milieu des monstres, des poursuites et des destructions, Hope accorde aussi une place importante à la jeune policière Song-ae, interprétée par Hoyeon.
À mesure que la situation se dégrade, son personnage s’affirme davantage. Song-ae agit, prend des initiatives et s’impose dans plusieurs moments décisifs du récit. Son énergie, sa réactivité et son audace lui donnent une présence particulière au sein du film.
Cette place accordée à une femme apporte aussi une dimension intéressante à Hope. Dans un cinéma de monstres et de catastrophe souvent porté par des figures masculines, Song-ae devient l’une des forces du récit et participe pleinement à sa dynamique.
Ce choix rejoint finalement le mouvement plus large de Hope. Le film aime déplacer les codes, redistribuer les rôles et bousculer les attentes. Après avoir mêlé les genres et poussé le spectaculaire jusqu’à l’excès assumé, il élargit aussi les représentations du cinéma de monstres et du blockbuster en faisant de Song-ae l’une des forces de cette lutte collective.
Un film pour Cannes… ou contre Cannes ?
Reste la question qui accompagne désormais le film depuis sa projection : un tel objet peut-il être récompensé ?
L’interrogation peut sembler étrange, mais elle traverse déjà les discussions cannoises. Hope est bruyant, populaire, spectaculaire, parfois presque euphorique dans sa manière d’embrasser le cinéma de genre. Il ne ressemble pas à l’image habituelle que l’on se fait d’un prétendant à la Palme.
Pourtant, Cannes a déjà déplacé ses propres frontières. Titane (2021) de Julia Ducournau avait reçu la Palme malgré son ancrage dans le body horror ; Parasite (2019) brouillait les genres entre thriller, satire et comédie noire.
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La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir si Cannes peut récompenser un film de genre.
La question est peut-être plus simple : Cannes est-il prêt à récompenser un film qui prend autant de plaisir à être spectaculaire ?
Car Hope semble profondément croire au cinéma populaire. Il aime ses monstres, son chaos, ses poursuites et ses excès. Là où le précédent film de Na Hong-jin enfermait ses personnages dans un village, celui-ci paraît vouloir faire exploser le cadre lui-même.
Et au fond, c’est peut-être cela qui rend le film si intéressant : au milieu d’une compétition souvent tournée vers l’intime ou le politique, Hope ose encore croire à la puissance du grand spectacle.
La question est désormais de savoir si Cannes partage cet espoir.
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