Pourquoi cette tenace nostalgie de Carthage alors que je me trouve dans la vallée du Danube, entre Vienne et Bratislava ? Ce sont indéniablement les vestiges de Carnuntum qui ont réveillé mes propres racines latines, ici, au cœur même de cette province romaine de la Pannonie.
J’ai quitté Vienne ce matin, de la gare de Wien Nord, à bord d’un train qui en une heure, m’a projeté de la capitale des Habsbourg jusqu’à cette cité antique du troisième siècle. Carnuntum m’attendait, enveloppée de silence et un parfum d’ambre flottant sur les vieilles pierres. Depuis longtemps, cette ville m’aimantait car, au fil des ans, elle avait fini par figurer dans un triangle amoureux qui la relie à Carthage et au Mur d’Hadrien aux confins de l’Angleterre et de l’Écosse.
Dans cette contrée lointaine, sur le Danube, se trouvait la frontière orientale de l’Empire romain, ce limes que je mettais sans cesse en regard de celui du nord et de celui de Carthage dont le territoire s’étendait jusqu’à la marche tripolitaine tout à fait au sud, là où la ligne de fortifications aurait pu porter le nom de César Auguste ou Septime Sévère.
Carnuntum. Une cité prospère dont il ne reste presque rien sinon une aura tressée de mythes invincibles. Face aux ruines, un peu de la Carthage romaine renaît dans mes yeux qui s’attardent sur les soubassements de la ville, traversés par des canaux reliés à des thermes, portant des demeures qu’on ne peut plus qu’imaginer, témoignant de vies désormais évanouies et oubliées.
Un peu plus loin, les ruines d’un amphithéâtre me renvoient aussi à Carthage, dans la même clameur populaire et le cliquetis des armes des gladiateurs. Il existait dans les parages une école dont, comme souvent dans les sites antiques, il ne subsiste que les fondations. Elle servait aux gladiateurs novices à parfaire leurs apprentissages avant de livrer leurs combats dans une arène dont l’on devine à peine les contours.
Encore plus loin. Je rejoins Heidentor, la fameuse porte des Païens qui ressemble comme une jumelle à celles de Dougga, Sbeitla ou Makthar. Désormais isolée, cette porte marque la présence d’un arc de triomphe à la gloire de l’empereur Constance II qui régna au quatrième siècle. C’est bien plus tard que lui sera donné son nom actuel car, œuvre de polythéistes, elle gardait aux yeux des paysans du Moyen Âge, son corps païen. Quant à moi, j’y voyais une résurgence européenne de certains monuments de l’Africa romaine. Comme à Mustis où la porte massive semble confinée dans la même solitude. Comme à Medjez El Bab qui tire son nom de la porte antique qui s’y trouvait non loin d’un gué sur la Medjerda.
Alors que je flâne entre les siècles, je revois le visage pétrifié de Marc Auréle qui, dit-on, aurait écrit à Carnuntum une partie de ses Pensées alors qu’il combattait les Marcomans venus de Bohême. Cet empereur m’offre un autre lien symbolique aussi bien avec Carthage que mon propre passé, du temps où lycéens, assis sur la plage jouxtant les Thermes d’Antonin, nous lisions à haute voix et passionnément les paroles de Marc Auréle, Sénéque ou Camus.
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