Asghar Farhadi retrouve cette année la compétition officielle du Festival de Cannes avec Histoires parallèles, un film présenté comme un thriller psychologique mais qui prolonge surtout les grandes obsessions morales et humaines qui traversent son cinéma depuis plus de vingt ans. Double lauréat de l’Oscar du meilleur film international pour Une séparation (2011) et Le Client (2016), le réalisateur iranien s’est imposé comme l’un des grands analystes contemporains des relations humaines, des ambiguïtés morales et des vérités mouvantes.
Sa relation avec Cannes occupe d’ailleurs une place importante dans son parcours international. En 2013, Le Passé, son premier film tourné en France, était présenté en compétition officielle et permettait à Bérénice Bejo de remporter le prix d’interprétation féminine. Trois ans plus tard, Le Client repartait de Cannes avec le prix du scénario pour lui-même et le prix d’interprétation masculine pour Shahab Hosseini. Et en 2021, Un héros repartait avec le Grand Prix.
Le retour d’Asghar Farhadi à Cannes
Avec Histoires parallèles, Asghar Farhadi retrouve la langue française treize ans après Le Passé. Mais cette fois, il pousse beaucoup plus loin le jeu de mise en abyme et le trouble entre fiction et réalité. Le film suit Sylvie, écrivaine solitaire incarnée par Isabelle Huppert, qui passe ses journées à observer ses voisins depuis la fenêtre de son appartement parisien. Peu à peu, elle transforme leurs gestes, leurs conversations et leurs fragilités en matériau pour son nouveau roman. Ce qui commence comme un simple processus de création devient progressivement une mécanique beaucoup plus inquiétante, où les histoires inventées semblent modifier la vie réelle de ceux qu’elle observe.
La fiction comme manipulation du réel
Asghar Farhadi construit ici un véritable film sur la fabrication des récits. Derrière son apparence de thriller psychologique presque hitchcockien, Histoires parallèles interroge surtout la responsabilité de celui qui écrit, filme ou raconte. À quel moment l’observation devient-elle intrusion ? Jusqu’où un artiste peut-il utiliser la vie des autres pour nourrir son œuvre ? Et surtout, que se passe-t-il lorsque les récits fabriqués commencent à modifier la réalité de ceux qui les entourent ?
Le choix des personnages secondaires renforce constamment cette idée. Les voisins observés par Sylvie, interprétés par Virginie Efira, Pierre Niney et Vincent Cassel, travaillent comme ingénieurs du son pour le cinéma. Ce détail n’a évidemment rien d’anodin. Comme eux fabriquent artificiellement des sons destinés à produire une illusion de réel, Sylvie fabrique elle aussi une vérité romanesque à partir d’éléments fragmentaires. Farhadi construit ainsi l’une de ses métaphores les plus intéressantes : dans le cinéma comme dans la littérature, le faux peut parfois devenir plus puissant que le réel lui-même.
Cette idée traverse tout le film. Les dialogues reviennent régulièrement sur la perception des événements, sur les interprétations erronées et sur la manière dont une simple supposition peut transformer des relations humaines. Même les objets les plus banals prennent progressivement une dimension inquiétante : une porte entrouverte, un enregistrement sonore ou une scène observée à distance deviennent des éléments capables de modifier la perception des personnages.
Visuellement, le réalisateur abandonne par moments le naturalisme très rigoureux qui caractérisait ses œuvres précédentes. La caméra portée, les répétitions de certaines scènes sous différents angles, les transitions presque imperceptibles entre réalité et imagination créent une sensation permanente d’instabilité. Le spectateur finit lui aussi par douter de ce qu’il voit réellement. Certains passages donnent presque l’impression d’un rêve éveillé ou d’un récit mental en train de se construire sous nos yeux.
Un film ambitieux mais parfois inégal
Mais cette ambition formelle constitue aussi parfois la limite du film. À force de multiplier les variations et les dédoublements narratifs, Asghar Farhadi finit par alourdir le rythme. Certaines scènes semblent revenir plusieurs fois sur les mêmes idées, et le film perd par moments la précision dramatique chirurgicale qui faisait la force de ses œuvres les plus maîtrisées. Histoires parallèles impressionne davantage par son intelligence et sa complexité que par sa fluidité émotionnelle.
Comme souvent chez Asghar Farhadi, les émotions ne passent jamais par de longs discours explicatifs. Tout se joue dans les silences, les regards hésitants, les tensions invisibles qui traversent les conversations les plus ordinaires. Même lorsque le film devient plus conceptuel, le réalisateur conserve cette capacité presque unique à transformer les détails du quotidien en fractures morales profondes.
Isabelle Huppert et Adam Bessa au cœur du film
Isabelle Huppert domine largement le film avec une présence à la fois étrange, ironique et inquiétante. Elle compose une femme solitaire, désordonnée, parfois presque absurde dans certains comportements, mais constamment traversée par une forme de mélancolie silencieuse. Farhadi utilise cette capacité unique de l’actrice à rendre naturels les comportements les plus imprévisibles. Une cigarette allumée avec un grille-pain, une manière de regarder les autres comme si leur existence entière lui appartenait déjà : chaque détail participe à construire un personnage opaque, inquiétant et pourtant profondément humain.
Le film marque également une étape importante pour Adam Bessa. L’acteur français d’origine tunisienne, qui multiplie depuis plusieurs années les projets internationaux, trouve ici l’un de ses rôles les plus exposés dans une production de cette ampleur.
Son personnage, Adam, entre progressivement dans l’univers mental de Sylvie jusqu’à devenir lui-même prisonnier de cette frontière floue entre fiction et réalité. Adam Bessa apporte au film une tension discrète, presque intérieure, qui contraste avec l’exubérance plus théâtrale d’Isabelle Huppert.
Sa présence à Cannes possède aussi une résonance particulière. En 2022, Adam Bessa avait marqué la section Un Certain Regard avec Harka de Lotfy Nathan, où il incarnait un jeune Tunisien confronté à la précarité sociale et économique. Son interprétation lui avait valu le prix d’interprétation de la section. Depuis, l’acteur navigue entre cinéma arabe, productions européennes et projets internationaux, construisant un parcours rare pour un comédien issu de cette double culture franco-tunisienne.
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Histoires parallèles ne retrouve pas totalement la force émotionnelle ni la précision dramatique des grands films iraniens d’Asghar Farhadi, qui restent ses œuvres les plus accomplies. Mais malgré ses déséquilibres et certaines longueurs, le film demeure une proposition intéressante dans son parcours, notamment par sa volonté de questionner directement le rôle de la fiction et la responsabilité de ceux qui fabriquent des récits.
